Tembani, le petit gardien de chèvres


Tembani s'accroupit à l'ombre du buisson épineux et chassa les mouches qui bourdonnaient autour de lui. Le soleil dardait ses rayons sur la plaine aride et poussiéreuse, et de temps en temps, une goutte de sueur tombait au sol du menton du petit garçon.

Tembani observait le troupeau de chèvres qui se pressaient contre le gros rocher. Bientôt, le soleil brillerait sur ce côté. Il leva la tête, considéra le soleil, et soupira. Il se leva.

- Il faut que j'aille au trou d'eau, se dit-il.

Il ramassa son bâton, se dirigea vers les chèvres et poussa le chef du troupeau. Lentement, le vieux bouc se leva. Les autres suivirent, tous, sauf le petit blanc et noir. Il était allongé un peu à l'écart du troupeau. Tembani s'approcha de lui et le chevreau bêla et se redressa, tout raide. L'une de ses pattes était entourée de vieux chiffons.

- Là, petit.

Le garçonnet se pencha et prit le chevreau dans ses bras.

- Je vais te porter. Ta patte n'est pas encore forte, mais ton côté est guéri.

Tembani caressa doucement le côté du chevreau barré d'une longue cicatrice.

- Le léopard a tué ta mère, mais il ne t'a pas eu, mon petit!

Tembani porta le chevreau et conduisit le troupeau au trou d'eau. Les chèvres se désaltérèrent, mais pour le petit blanc et noir, Tembani puisa de l'eau dans son écuelle. Le chevreau mit le nez dans l'eau fraîche, puis grignota l'oreille du garçonnet pour lui montrer son attachement.

Le troupeau se dispersa aux alentours du trou d'eau, mais le chevreau resta près de Tembani et mangea les touffes d'herbe que le jeune garçon arrachait pour lui. Lorsque le soleil commença à descendre, Tembani rassembla son troupeau, prit le petit chevreau dans ses bras et se dirigea vers le village. Les chèvres étaient pressées de rentrer, et Tembani n'eut pas de peine à leur faire traverser la plaine.

La plaine était bordée par une colline rocheuse au pied de laquelle se nichait le village de Tembani. Après la chaleur du jour, on commençait à penser au repas du soir. Des enfants affamés s'appelaient les uns les autres, et les bébés pleuraient. Les femmes bavardaient tout en pilant leur maïs, et les poules sautillaient de-ci, de-là, avec des cris rauques et des gloussements. Les hommes s'étaient réunis dans la clairière pour discuter. Tembani sourit en contemplant ce tableau familier et pensa au repas qu'il aurait bientôt.

Il se hâta d'enfermer les chèvres dans leur enclos, se dirigea vers le groupe d'hommes et s'arrêta près de son père.

Le garçonnet considéra un homme après l'autre. Il se passait quelque chose de bizarre. Les hommes ne bavardaient et ne plaisantaient pas comme d'habitude.

- Pourquoi..., commença Tembani.

Mais son père leva la main pour l'interrompre. Tembani écouta. Tout d'abord, il n'entendit qu'un gémissement sourd. Mais celui-ci se transforma peu à peu en un cri aigu. Le son venait de la hutte de la mère de Tembani. Le garçon comprit que sa mère devait être morte. Sa vieille grand-mère était assise à la porte de la hutte. Lorsqu'elle se mit à gémir, les autres femmes du village l'imitèrent.

- Les mauvais esprits seront certainement effrayés par les lamentations des femmes, pensa Tembani en essuyant une larme. Il était un homme. Il ne pleurerait pas. Tandis qu'il s'efforçait d'avaler la boule qu'il sentait dans sa gorge, le sorcier sortit de la hutte et, d'un pas traînant, se dirigea vers le père de Tembani. Tembani trembla en voyant le vieil homme couvert de peinture, de plumes et d'os.

- Les esprits sont en colère. Tu dois offrir un sacrifice, un sacrifice, pleurnicha-t-il. Donne-moi une chèvre, un chevreau, et une vache. Je ferai le sacrifice pour toi.

Tembani eut le souffle coupé. « Sacrifier un chevreau... Pas le petit blanc et noir! »

Le garçonnet sauta sur ses pieds et se précipita vers l'enclos des chèvres. Il prit le petit chevreau dans ses bras et le serra tendrement lorsqu'il entendit les pas de son père et du sorcier. Il s'accroupit dans un coin avec le petit animal.

Le sorcier considéra les chèvres d'un oeil envieux.

Lorsqu'il vit le chevreau que Tembani tenait dans les bras, il grommela:

- Celui-ci!

- Non! hurla Tembani.

Sous le regard ahuri du sorcier, il se précipita hors de l'enclos et courut le long de la piste qui sortait du village. Lorsqu'il sentit que sa poitrine allait éclater, il s'arrêta sous un arbre pour se reposer et caresser le petit chevreau.

- Où pourrais-je t'emmener, petit noir et blanc, pour que tu sois en sécurité?

Alors Tembani se souvint de la mission où il s'était un jour rendu avec son père pour acheter du maïs. Il avait entendu quelqu'un parler d'un berger, d'un bon berger, qui aimait les brebis. Peut-être qu'à la mission on lui parlerait de ce bon berger.

- Nous allons à la mission, petit noir et blanc, dit Tembani au chevreau.

Lorsqu'ils arrivèrent, le missionnaire nourrit l'animal et soigna sa patte. Tembani reçut aussi un repas copieux. Là, il entendit parler du bon Berger qui a donné sa vie pour les brebis. Et il apprit qu'il était l'une des brebis. Tembani donna son coeur à Jésus, mais il voulut aussi lui faire un cadeau tout spécial.

- Tous les écoliers apportent une offrande le sabbat, dit-il. Je n'ai rien ...

Il s'arrêta court.

- Je n'ai rien, à part mon petit chevreau noir et blanc. Le bon Berger a tout donné pour moi. Je vais lui donner mon chevreau noir et blanc. N'est-ce pas une bonne manière de lui montrer mon amour?

Le missionnaire posa sa main sur l'épaule de Tembani. Il ne put que dire:

- Oui, c'est une bonne manière, Tembani, une très bonne manière.