Corinne et la critique


- Notre nouveau professeur de français n'est-elle pas formidable? s'écria Nadia avec enthousiasme.

- Oui, elle est très jolie, acquiesça Corinne. Mais elle ferait mieux de ne pas tirer ses cheveux en arrière avec ce visage si étroit. Sa coiffure serait parfaite pour un visage plus rond, comme celui d'Agnès. Mais, pauvre Agnès, elle a toujours les cheveux qui lui pendent sur les épaules. Vraiment, ces deux-là devraient échanger leurs coiffures. Ce serait tellement mieux.

- Oh! Corinne, quel esprit critique tu as!

- Quand les gens veulent mon avis, je leur dis toujours la pure vérité, se défendit Corinne.

- Eh bien! dit Nadia, moi je pense que nous devrions garder pour nous-mêmes nos opinions négatives.

- Moi pas, repartit Corinne. Je trouve qu'il faut être parfaitement sincère. Et souviens-toi, mes critiques sont destinées à aider les autres. Elles sont constructives, et pas destructives.

Nadia soupira. Elle avait reçu sa part des commentaires de Corinne - sur tous les sujets imaginables. Si Nadia n'avait pas eu si bon coeur, elle se serait sentie inclinée à rompre leurs relations amicales.

La cloche sonna, et les deux jeunes filles entrèrent en classe pour l'heure d'histoire. Suzanne avait un rapport à présenter, et tandis qu'elle se tenait debout devant les autres élèves, elle devint l'objet des critiques constructives de Corinne.

Les cheveux de Suzanne eurent l'approbation du critique, sa robe était nette et lui allait bien, ses ongles étaient impeccables, son attitude était correcte et tout le monde pouvait se rendre compte que son exposé avait été très bien préparé.

Lorsque Suzanne eut regagné sa place, Nadia ne put s'empêcher de donner un petit coup dans le dos de Corinne avec son crayon:

- Tu n'as rien pu trouver à redire! chuchota-t-elle. Corinne ne voulut pas se retourner pour répondre, mais elle griffonna quelques mots en hâte et les glissa à sa camarade. Quand Nadia eut lu, elle fut furieuse. Corinne avait écrit: « As-tu remarqué que le corsage de Suzanne avait besoin d'un coup de fer? Il y avait un pli sous le deuxième bouton. »

Nadia n'aimait pas écrire des messages en classe, mais elle répondit à celui-ci avec un air de vengeance: « Je n'ai pas remarqué. Je ne dissèque pas les gens. »

Corinne se retourna assez longtemps pour envoyer à Nadia un sourire de pitié. Après la classe, en se dirigeant vers la salle de français, Corinne glissa quelque chose à l'oreille d'une autre fille.

- Merci! murmura cette dernière, et elle se dirigea vers le vestiaire en courant.

Corinne regarda Nadia.

- Il y a des gens qui apprécient, dit-elle malicieusement.

Nadia ne répondit rien.

- Tu viens au concert ce soir, Corinne? demanda Nancy.

- Surveille ton langage, ma chère. On dit « viens-tu ». Souviens-toi que toute l'éducation d'une personne est jugée sur la manière dont elle parle.

Nancy regarda tristement Corinne.

- Un de ces jours, tu vas te retrouver sans amis, Corinne, si tu ne t'arrêtes pas de critiquer constamment. Qu'en penserais-tu si quelqu'un trouvait toujours à redire à ton sujet?

- Ce ne serait pas possible, répondit Corinne. Je fais toujours attention. Je donne l'exemple aux autres. - Ouais, Mademoiselle Perfection.

C'était une voix masculine qui venait de laisser échapper ces mots derrière Corinne. Elle repartit:

- Tu veux dire « Oui, Mademoiselle Perfection » et pas « ouais ».

Nadia dut rire. Corinne avait toujours le dernier mot.

Le lendemain, Mlle Gais, le professeur de français, sourit à sa classe.

- Je vais vous donner votre devoir en premier. Mercredi prochain, nous aurons une leçon d'art oratoire. Chacun de vous va préparer quelque chose à présenter devant la classe. Le sujet n'est pas important. Cela peut être un sujet de débat, un commentaire sur les nouvelles du jour, une histoire, ou une lecture. Le but principal de la leçon est la critique constructive.

Corinne envoya à Nadia un regard triomphant.

- Je crois, continua Mlle Gais, que si nous nous critiquons les uns les autres nous apprendrons exactement comment nos auditeurs réagissent. L'intention n'est pas de se moquer, mais d'aider à corriger les défauts de langage.

- Bien sûr, approuva Corinne tout haut, et elle fit un autre signe à Nadia qui n'avait pas l'air très contente. - Oh, chic! chuchota le garçon qui avait appelé Corinne « Mademoiselle Perfection ».

Il veut se venger, pensa Corinne, mais cela m'est tout à fait égal; je vais faire particulièrement attention pour qu'il n'y ait rien à critiquer dans mon exposé.

En sortant, Corinne se trouva à côté d'Agnès (au rond visage et à la coiffure si mal choisie).

- Juste un petit conseil en passant, dit le critique à voix basse. Si tu dois parler mercredi, souviens-toi de redresser tes épaules. Tu as tendance à avoir le dos rond, tu sais.

Agnès ne dit rien, et Corinne ne sut pas si son conseil avait été ou non apprécié. Les yeux perçants de Corinne examinèrent chaque étudiant jusque dans la classe de chimie, mais, à sa grande surprise, elle ne détecta rien qui vaille un commentaire. Puis elle aperçut Marcelle devant elle, et elle s'exclama:

- Non, mais tu as vu ça! Regarde cette jupe en gros écossais! S'il y a quelque chose qu'une personne obèse ne devrait pas porter, ce sont les carreaux et les couleurs vives.

- Je trouve que la jupe de Marcelle est très jolie, dit Nadia rapidement.

- Bien sûr, elle est splendide, mais pas sur elle. Nadia se fâcha.

- Corinne, n'as-tu jamais rien à critiquer sur ta personne? Si un jour tu t'adressais à toi-même les critiques que tu fais aux autres, tu comprendrais peut-être pourquoi les autres sont blessés par tes conseils et tes remarques.

Corinne leva les sourcils.

- Vraiment, Nadia, je ne me suis jamais découvert de défaut frappant, et toi?

- Si j'en avais remarqué un, j'espère que je serais assez polie pour ne pas le mentionner.

Mercredi arriva. Le visage de Corinne n'était que sourires. Elle avait l'air très sûre d'elle-même en classe de français. Elle espérait être appelée la première afin de pouvoir donner toute son attention aux autres exposés.

Son souhait se réalisa. Elle voulait donner un parfait exemple d'art oratoire. Elle raconta l'histoire populaire d'un faon, et elle la dit si bien qu'une ou deux filles en eurent les larmes aux yeux.

Un garçon, au second rang, souleva une pancarte qui disait: « Parle plus fort. » Corinne savait que sa voix portait jusqu'au fond de la classe et que ce garçon voulait simplement la harceler. Lorsqu'elle jeta un autre coup d'oeil dans sa direction, la pancarte disait: « Plus lentement, s'il te plaît. »

Corinne l'ignora et redoubla d'efforts pour retenir l'attention de ses auditeurs. Quelques instants plus tard, une autre pancarte fit son apparition. Elle disait : « Élève la voix. »

Ces garçons ont comploté ça ensemble, pensa-t-elle.

Ces idiots s'imaginent qu'ils arriveront à me désarçonner. Ils se font des illusions !

Lorsqu'elle eut terminé son exposé, Corinne reprit gracieusement sa place, tout sourire.

- Merci, dit Mlle Gais. Maintenant, qui a un commentaire sur la présentation de Mlle Bernard?

Une fille leva la main:

- Je pense que si elle avait parlé un peu plus vite, et n'avait pas essayé d'être tellement, tellement dramatique, cela aurait été mieux.

Corinne ressentit une légère appréhension. Elle n'aurait jamais pensé que Ruth pourrait dire une chose pareille. Elle commença à se demander si Nadia n'avait pas raison. Peut-être que ses camarades de classe avaient vraiment été blessés par ses critiques. C'était absurde de leur part.

Une autre fille leva la main et dit:

- Je trouve que c'était parfait.

Corinne se sentit instantanément rassurée. Puis le garçon qui l'avait traitée de « Mlle Perfection » prit la parole. Elle sourit avec dédain. Ce qu'il dirait n'aurait pas d'importance.

- La présentation de l'histoire elle-même était excellente, dit-il. Elle a fait preuve de sensibilité et d'une grande maîtrise de la langue française.

Corinne était agréablement surprise. Le garçon continua:

- Je trouve que la vitesse était excellente et l'ampleur correcte.

Corinne était prête à se retourner vers le garçon et à échanger son sourire dédaigneux pour un sourire chaleureux lorsqu'il continua:

- Cependant, le ton de la voix était pauvre. Cette histoire présentée d'une façon délicieuse a été ruinée par un nasillement léger, mais détectable.

- C'est vrai, elle parle toujours du nez, ajouta une petite voix au fond de la classe.

Corinne était abasourdie. C'est à peine si elle entendit le professeur dire qu'une ou deux critiques suffiraient pour chaque orateur. En fait, elle n'entendit pour ainsi dire rien d'autre jusqu'à la fin de l'heure.

Après la cloche, Corinne s'attarda jusqu'à ce que le dernier étudiant ait quitté la salle.

- Mlle Gais, commença-t-elle, dites-moi sincèrement: est-ce que ma voix a un son nasillard?

- Oui, répondit le professeur.

- Mais pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? gémit-elle.

- Je crois que ce défaut vient d'une sinusite et qu'il ne vous est pas possible de le contrôler, expliqua Mlle Gais.

- Oui, c'est vrai, j'ai des ennuis avec mes sinus, admit Corinne, mais je ne savais pas que ma voix s'en ressentait au point que les gens le remarquent. J'aurais voulu que vous me le disiez plus tôt.

- Je ne l'aurais jamais mentionné si vous ne me l'aviez pas demandé, répondit le professeur. Ce n'est pas aimable de relever les défauts d'une personne. J'ai connu un très bel homme qui gâchait les traits de son visage par une grosse moustache. Un jour, j'ai appris qu'il la laissait pousser pour cacher une vilaine cicatrice. Supposez que quelqu'un lui ait dit: « Pourquoi portez-vous cette horrible moustache? » Le pauvre homme aurait été terriblement embarrassé, je suis sûre.

Mlle Gais se leva, et Corinne comprit que l'entretien était terminé.

Elle resta pensive toute la journée. Et si Agnès laissait pendre ses cheveux pour cacher un défaut? Et si la jupe écossaise de Marcelle était un cadeau qu'on lui avait fait? Et si je ne critiquais personne pendant quelque temps?

C'était une nouvelle pensée pour Corinne et elle fut surprise de découvrir à quel point elle était bienfaisante.

Elle fut encore plus surprise de constater que ses camarades de classe devinrent bien plus amicaux envers elle. Cesser d'avoir l'esprit critique, pensa-t-elle, était la seule chose qu'elle ait jamais fait que personne ne critiquerait.