Le pont de la mort


Charles s'était couché, mais ne pouvait s'endormir parce qu'il tournait et retournait dans sa tête quelques détails de la journée. Mais devait-il vraiment en avoir honte? Oh! si seulement il pouvait oublier et s'endormir! Ses cousins Georges et Marc s'étaient déjà endormis, et lui aussi aurait bien voulu faire de même.

« J'ai quatorze ans et je suis un lâche », pensait-il en frémissant.

Ce n'est pas agréable d'être traité de lâche. Et penser qu'il s'était senti si heureux lorsque, à la fin de l'année scolaire, ses parents lui avaient dit:

- L'oncle Raphaël t'invite à passer les vacances à la ferme. Il est d'avis que cela sera amusant pour toi et ses deux fils. Tu te familiariseras avec la vie à la ferme, avec les récoltes, les animaux, les machines agricoles. Maman et moi en avons parlé, et si tu veux y aller. ..

- Si je veux y aller! Mais bien sûr! avait-il répondu avec Joie.

C'est ainsi que Charles était arrivé chez son oncle, et il trouvait passionnante la vie de la ferme. Il fallait bien travailler, mais il avait trouvé toutes les tâches si amusantes... c'est-à-dire jusqu'à cet après-midi. Si seulement il pouvait effacer cet après-midi, et savoir que ce qui lui était arrivé ne s'était jamais produit! Et de nouveau il lui fallut revivre chacun des cruels détails pendant que l'insomnie le torturait.

Après le déjeuner, son cousin Georges avait dit:

- Allons au bord du ruisseau, jusqu'au Pont de la mort.

- Qu'est-ce que le Pont de la mort? avait demandé Charles.

- Oh! c'est le nom que nous avons donné à un endroit intéressant. C'est le plus profond et le plus dangereux de la rivière. Il y a quelques années, un arbre s'est abattu au travers de cet endroit formant un pont naturel très difficile à franchir. Il faut vraiment du courage pour traverser la rivière sur ce pont, car le tronc n'est pas droit; il présente un bon nombre de bosses, et c'est très glissant aux endroits où l'écorce est tombée. Cependant, Georges et moi, conclut Marc, nous y passons chaque fois que l'envie nous en prend.

Les garçons étaient donc allés au Pont de la mort, et Charles l'avait trouvé plus dangereux même que la description faite par Marc. Lorsqu'il avait vu les eaux noires au fond du gouffre, il en avait frémi et s'était demandé où ses cousins puisaient le courage pour se lancer vers l'autre rive.

- Allons, viens donc, Charles. Tu apprendras bien vite à faire la traversée. Ne regarde pas en bas, lui avait crié Marc, déjà debout sur l'autre rive.

Charles était resté debout, sur le bord de la rivière, et avait observé comment ses cousins s'y prenaient: avec lenteur et précaution. Il y avait des moments où ils semblaient sur le point de tomber.

- Il y a des rochers en bas. Il ne faut pas tomber dessus, avait été l'avertissement de Georges.

Un regard suffit à Charles pour ressentir des vertiges, et lorsqu'il fixa son attention sur les profondeurs tourbillonnantes il faillit se trouver mal. Il dit à ses cousins qu'il n'osait pas tenter la traversée.

Georges et Marc ne lui dirent pas en autant de mots qu'il était un lâche, mais ils échangèrent des regards qui en disaient long.

- Je suis une poule mouillée, et je le reconnais, avait avoué Charles, pour qui le reste de l'après-midi fut un cauchemar.

Enfin, après s'être retourné encore plusieurs fois dans son lit, il s'endormit.

Le lendemain, il y eut bien des choses intéressantes à faire et son cousin Georges lui dit:

- Mais nous n'irons pas au Pont de la mort si tu n'y tiens pas.

Après le petit déjeuner, l'oncle Raphaël recommanda aux garçons d'aller voir si le réservoir contenait assez d'eau pour abreuver le bétail. Le vent n'avait pas soufflé ces derniers jours, tout au moins suffisamment pour que le moulin à vent puisse remplir le réservoir, et il fallait s'en occuper.

Au moment de sortir de la maison, les garçons virent un homme qui s'éloignait du moulin à vent, portant un seau d'eau qu'il versa dans le radiateur de sa voiture arrêtée sur la route.

- Je vois que quelqu'un s'est approvisionné d'eau, et je suis content que nous ayons pu lui en fournir; mais souvent il se présente des étrangers qui ne savent pas faire fonctionner le moulin et ils le détraquent, dit l'oncle.

En s'approchant du puits, les garçons remarquèrent que l'étranger avait non seulement pris l'eau qui lui était nécessaire, mais qu'il en avait pompée suffisamment pour abreuver tout le bétail.

- Ça c'est chic, dit l'un d'eux. Nous n'avons rien à pomper. Allons cueillir du raisin.

Charles aimait les machines et se demandait comment le moulin et sa pompe fonctionnaient. C'est pourquoi, après avoir cueilli suffisamment de raisin, il déclara à ses cousins :

- Je veux aller voir comment marche le moulin.

Georges et Marc portèrent le raisin à la cuisine et Charles se dirigea vers le moulin. Il remarqua un bon nombre de dispositifs ingénieux, et s'efforça de découvrir comment ils fonctionnaient.

Il savait, par exemple, qu'en cas d'orage le moulin peut tourner sa roue à palettes dans le sens du vent afin que celui-ci ne détruise pas les ailes.

Par contre, lorsque le vent ne souffle pas pendant plusieurs jours, on peut faire marcher la pompe à la main. La curiosité fut la plus forte et Charles essaya de faire démarrer le moulin. Un levier se coinça et Charles le força. Il se produisit un bruit étrange, et le garçon se rendit compte qu'il avait cassé quelque chose. De tout son coeur il désirait maintenant ne rien avoir touché. Il s'éloigna du moulin aussi vite qu'il put, et durant l'après-midi, se trouvant avec ses cousins, il leur raconta ce qui lui était arrivé.

- Oh, tu ne peux pas l'avoir cassé, mais allons y jeter un coup d'oeil, dit Georges.

Et Marc, de son côté, chantonna:

- La poule mouillée a peur d'avoir cassé le moulin. Ces mots cruels furent pour Charles comme un coup de poing en plein visage, et il sentit ses joues s'empourprer tandis que Georges examinait le moulin.

- Tu l'as certainement détraqué, Charles, entendit-il. Ça ne va pas plaire à papa. Il est sévère lorsqu'il y a de la casse. Heureusement qu'il y a de l'eau dans le réservoir pour le bétail. Quand tu as relâché ce... mais à quoi bon entrer dans ces détails!

- Oh! Georges, je voulais seulement apprendre.

Que puis-je faire? Je paierai la pièce de rechange.

- Ça prend parfois des semaines pour obtenir ces pièces.

Et tout à coup, Marc s'exclama:

- Sais-tu que tu n'as pas besoin de dire un mot. Il suffit que nous laissions croire que l'homme qui a rempli le radiateur de sa voiture ce matin est le responsable. Nous n'avons pas même besoin de mentir, une simple mention de l'homme fera l'affaire.

- Nous pourrions garder le silence, dit Georges. Cet homme a eu l'amabilité de nous remplir le réservoir en pompant à la main. Papa est sévère sur ces choses. Je n'aimerais pas le lui dire, si c'était moi qui avais cassé cette pièce.

- Pour ma part, dit Charles, je considère que je dois dire la vérité à votre père. Je ne pourrais accepter qu'on jette la faute sur un innocent.

Georges et Marc regardèrent leur cousin, mais ne prononcèrent pas une parole. Charles, la gorge nouée, se dirigea vers son oncle qui était assis sous la véranda. Ses cousins le suivaient. Les voyant s'approcher, l'oncle soupçonna qu'il se passait quelque chose et demanda vivement:

- Qu'y a-t-il, mes garçons?

- Oncle Raphaël, j'ai cassé le moulin à vent...

- Eh bien! il ne manquait plus que ça! s'exclama l'oncle. Je vais aller voir le dégât. Tu as eu au moins le courage de me dire la vérité. J'aurais pu accuser le monsieur qui est venu ce matin.

L'oncle découvrit qu'une pièce était cassée, mais quand il parla par téléphone au représentant de la fabrique, celui-ci lui dit qu'il avait justement la pièce qu'il lui fallait.

Le soir, quand les garçons allèrent se coucher, Marc dit:

- Tu sais, Charles, tu n'es pas une poule mouillée.

Je regrette mes paroles cruelles. N'est-ce pas, Georges, qu'il est vraiment courageux ?

- En effet. Je suis content qu'il n'ait pas accepté notre plan malhonnête. Je suis fier de toi, cousin.

- Vous savez, répondit Charles, ce fut presque comme la traversée du Pont de la mort. J'étais paralysé par la crainte en m'adressant à mon oncle. Mais il y a deux sortes de courage, il me semble.

- C'est vrai, et le tien est vraiment le plus louable, déclara Georges.

Charles sourit et conclut :

- Cet automne, à la rentrée des classes, lorsque notre instituteur nous demandera d'écrire une composition sur ce que nous avons fait pendant les vacances, je n'aurai pas à chercher bien loin le sujet.