Le héros de Cave City


Cave City est un petit village situé au pied des montagnes du Kentucky. Il doit la première partie de son nom (Cave) à la présence, un peu partout dans les environs, de nombreuses cavernes, grandes ou petites. La seconde partie du nom (City) est due sans doute à l'optimisme de ceux qui ont fondé le petit village. Maintenant, de nombreux savants ainsi que des touristes viennent visiter la région.

Un après-midi d'automne, un groupe de garçons du Village étaient assis, désoeuvrés, sur le bord d'un vieux wagon se trouvant sur une voie de garage, à la sortie de la ville. Il y avait Joé Bunsy, le fils du marchand de voitures, Jimmy Hillis, le fils du banquier, Bobby Terry, le fils unique du directeur du journal, et une demi-douzaine d'autres.

Jimmy était le chef de la bande, sans doute parce qu'il était généralement le seul qui avait quelque argent de poche, et aussi parce que, étant grand pour son âge, il était le plus téméraire. Une bande n'est pas une bande sans un chef et Jimmy, qui n'était pas très fort physiquement et vivait à Cave City seulement depuis deux ans, n'avait pas, pour les aventures, l'indifférence stoïque qui caractérisait les garçons qui avaient grandi dans la petite ville minière. Son imagination inventait souvent des escapades innocentes pour ceux qui le suivaient.

N'ayant rien de spécial à faire, ils commençaient à s'ennuyer et tous les esprits s'activaient à trouver une occupation intéressante pour l'après-midi. Finalement Jimmy eut ce qu'il considéra comme une idée lumineuse.

« Je sais, dit-il, allons explorer la grotte de la Mort! »

« La grotte de la Mort! » répondirent plusieurs voix à l'unisson; puis il y eut un moment de silence. L'audace même de l'idée avait rendu toutes les langues muettes pendant un instant. La grotte de la mort était une des plus célèbres de la région. C'était un long couloir étroit, qui s'enfonçait, personne ne savait comment, loin dans la montagne. Son nom venait de la tradition qui prétendait qu'autrefois les Indiens exécutaient dans cet endroit leurs criminels. On disait que le long couloir se terminait brusquement par un gouffre sans fond et que les malheureux Indiens, sous la menace d'une lance, étaient obligés d'avancer jusqu'à ce qu'ils disparaissent brusquement pour toujours.

Il n'y avait pas dans le village un seul garçon qui n'ait été averti par ses parents de ne pas s'approcher de la caverne. Généralement, cet avertissement n'avait même pas été nécessaire. La tradition suffisait à les en tenir éloignés. Cependant, maintenant que le défi avait été jeté, le chef, en présentant cela comme une aventure, faisait paraître l'entreprise moins redoutable. Le silence fut rompu par l'un des garçons.

« Très bien, dit-il, d'un air fanfaron, allons-y! »

Sentant qu'il avait « mis en train quelque chose », Jimmy sauta à terre. « Bien, dit-il. partons! »

Comme la caverne n'était pas très éloignée, ils se trouvèrent bientôt devant sa large entrée sombre. C'est là qu'une opposition inattendue s'éleva soudain. Au moment où ils allaient y pénétrer, Bobby s'arrêta.

« Je n'y vais pas », dit-il.

Jimmy se retourna et le regarda avec mépris: « tu as peur? » demanda-t-il.

« Peut-être, dit Bobby. Mais ce n'est pas la véritable raison. Mon papa m'a défendu d'y entrer. »

« Hou! fut la réponse dédaigneuse. Ton papa n'est pas le seul. Mais tu vois que nous y allons. Tu as peur; c'est l'unique raison. Venez, les gars, montrons que nous ne sommes pas des poules mouillées. » Il tourna le dos à Bobby et entra dans la grotte, s'arrêtant seulement pour lancer par-dessus son épaule les mots détestés: « Poule mouillée ». Les autres garçons le suivirent rapidement. Quelques-uns des plus hardis faisaient écho à Jimmy en lançant aussi: « poule mouillée », tandis que la lueur tremblante de leurs torches électriques s'éloignait.

Bobby s'assit tout triste sur un rocher, à l'entrée de la caverne. Il se sentait vraiment misérable. Il était déchu de son rang. Le sort des proscrits est malheureux partout, mais spécialement parmi une bande de garçons. Bobby n'avait aucune idée du temps qui s'était écoulé depuis qu'il était seul. Il ne savait pas pourquoi il restait là. Il ne tenait pas spécialement à se trouver nez à nez avec ses camarades lorsqu'ils sortiraient de la caverne et lui feraient subir leurs plaisanteries, mais il n'avait pas non plus envie d'aller chez lui. Aussi, il resta sur son rocher ou se promena de long en large devant l'entrée de la grotte, ressassant son malheur, jusqu'à ce qu'il lui semblât que des heures étaient passées.

Le soleil commençait à atteindre le sommet des arbres et il était à peu près décidé à rentrer chez lui, quand arriva un de ses voisins, M. Gray. Cet homme était guide et faisait visiter aux touristes les différentes grottes. En voyant Bobby à l'entrée de la grotte de la Mort, il s'arrêta.

- Eh bien! fiston, dit-il, que fais-tu là?

- J'attends les camarades, dit Bobby.

- Tu attends tes camarades? Où sont-ils?

- Là-dedans, dit Bobby en faisant un vague signe de tête en direction de la caverne.

- Dans la grotte de la Mort! dit M. Gray, incrédule. Depuis combien de temps y sont-ils?

- Depuis le début de l'après-midi à peu près, fut la réponse.

Le visage de M. Gray exprima de l'inquiétude.

- Ne savent-ils pas qu'il est dangereux de s'aventurer loin à l'intérieur?

- Je le pense, dit Bobby misérablement. Ils ont dit que j'étais une poule mouillée parce que je ne voulais pas les suivre.

- Tu n'es pas une poule mouillée, s'exclama M. Gray. Tu as fait preuve de bon sens, voilà tout.

Il pénétra un peu dans la caverne et, arrondissant ses mains en porte-voix, il cria aussi fort qu'il le pouvait. Il attendit jusqu'à ce que le long écho se soit éteint, puis il écouta attentivement. Comme il ne recevait aucune réponse, il renouvela son appel.

Finalement, il sortit de nouveau à la lumière, le visage anxieux.

« Fiston, dit-il, cours aussi vite que tu le peux chez M. Smith, tout près d'ici, et emprunte-lui sa torche électrique. Dis à tous ceux que tu rencontreras que tes camarades se trouvent dans la grotte de la Mort et que je vais à leur recherche. Et dépêche-toi! »

Sans dire un mot, Bobby partit à toute vitesse faire ce qui lui avait été demandé. Tout essoufflé, il raconta son histoire à madame Smith et, au moment où il se précipitait dehors avec la torche, il entendit décrocher le téléphone. Il sut alors que la nouvelle serait bientôt répandue dans le village entier. De retour à la grotte, il trouva M. Gray qui l'attendait impatiemment.

« Écoute, fiston, dit-il à Bobby qui lui tendait la torche. Je vais pénétrer dans la caverne autant que je le peux. Si je ne suis pas de retour dans quelques minutes, va chercher de l'aide aussi rapidement que possible. À ces mots, il disparut dans les ténèbres.

Bientôt des gens arrivèrent à la caverne de tous les coins du village. Bobby dut raconter son histoire à maintes reprises et répondre à d'innombrables questions.

La conversation animée de la foule fut soudain interrompue par une clameur venant de l'intérieur de la caverne. M. Gray et les garçons jaillirent de l'étroit passage. Ils étaient couverts de boue de la tête aux pieds et quelques-uns pleuraient. M. Gray leva la main pour réclamer le silence, tandis que la foule se précipitait vers le groupe.

« J'ai rencontré les enfants, dit-il, alors qu'ils revenaient. Ils étaient allés aussi loin que possible, puis avaient fait demi-tour. Mais il y a eu un accident. Le gel et le dégel de ces derniers jours ont rendu la terre plus meuble par endroits et il s'est produit un effondrement. Jimmy Hillis est retenu par un pied. Il n'est pas blessé, mais il ne peut se dégager. J'ai essayé d'aller jusqu'à lui, mais le passage est trop étroit pour qu'un homme parvienne à se glisser jusque-là.

« Allons élargir le passage », crièrent plusieurs voix.

M. Gray leva de nouveau la main. « Ne perdons pas la tête, dit-il.

La chose est sérieuse. Ce passage s'ouvre dans le rocher. On ne peut l'élargir qu'en employant la dynamite et cela provoquerait des éboulements en une bonne douzaine d'endroits, Il faut que nous prenions d'autres mesures. »

Ils établirent finalement un plan et des volontaires furent demandés. Il fallait que ce soient des hommes minces. Immédiatement, tous les hommes de petite taille qui se trouvaient là se portèrent volontaires. Deux des plus petits furent choisis et, peu de temps après, équipés de torches électriques et de pinces à levier légères, ils disparurent dans les ténèbres de la caverne.

Les longues minutes se transformèrent en heures jusqu'aux environs de minuit. À la fin, les hommes sortirent en titubant. Ils étaient couverts de boue, hagards et à bout de forces. Leurs efforts avaient été vains. Après s'être glissés tant bien que mal, risquant parfois d'être eux-mêmes engloutis dans l'étroit boyau, ils avaient été incapables de s'approcher à moins d'une douzaine de mètres de l'enfant emprisonné. Le passage était trop étroit pour laisser passer un adulte. Seul un jeune garçon avait quelque chance de pouvoir s'y glisser.

Un jeune garçon! À ces mots, les personnes présentes se regardèrent gravement l'une l'autre et les mères attirèrent leurs enfants à elles. C'était le seul moyen, naturellement. Mais toutes les personnes qui entraient dans la grotte encouraient quelque danger et les mamans avaient le coeur étreint par la peur.

Soudain, le silence fut rompu par la petite voix de Bobby: « J'irai, dit-il. J'ai une peur terrible, mais j'irai, si quelqu'un veut bien m'accompagner une partie du chemin. »

« Bien parlé, fiston, dit M. Gray doucement. Et maintenant... »

« Non, non, interrompit le père de Bobby. Ce n'est pas l'affaire d'un enfant. Laissez les hommes essayer de nouveau. Lalssez-moi essayer. »

M. Gray mit sa main sur le bras de M. Terry. « Je comprends ce que vous ressentez, lui dit-il tranquillement. J'aurais éprouvé la même chose si j'avais eu un enfant. Mais c'est la seule chance de Jimmy. Et pensez à ce que seraient vos sentiments si les circonstances étaient inversées. Il n'y a sans doute pas tellement de danger. Mais s'il y en a, vous serez fier un Jour de vous souvenir que votre fils avait le courage de son père et voulait essayer. »

En quelques minutes tout était arrangé. Bobby devait entrer le premier dans la grotte, un casque et une lampe de mineur sur la tête, une petite pince à levier dans la main pour soulever la jambe de Jimmy. Deux des plus petits hommes du village devaient suivre, équipés de la même manière. Accompagnés par les prières et les sanglots de la foule, ils entrèrent dans la caverne pour accomplir leur tâche périlleuse.

Au moment où les premiers rayons du soleil matinal jaillissaient par-dessus le sommet des montagnes voisines, une clameur puissante s'éleva du groupe de gens qui avaient attendu toute la nuit devant la caverne. Avançant lentement et avec peine, comme le font des personnes à bout de forces, l'équipe de sauveteurs, accompagnée de Jimmy qui boitait, sortit des ténèbres de l'entrée.

Quelle joie! Des héros, de retour d'une bataille victorieuse, n'ont jamais reçu un accueil plus enthousiaste. On lançait les casques en l'air, les hommes criaient aussi fort qu'ils le pouvaient et les femmes entouraient les deux enfants et les embrassaient tellement qu'elles les avaient presque entièrement nettoyés de la boue de la caverne!

Quand le tumulte se fut un peu dissipé, M. Gray frappa dans ses mains pour demander le silence.

« Je propose, dit-il, que nous fassions un ban en l'honneur du garçon qui reconnaissait qu'il avait peur, mais qui alla malgré sa peur sauver un ami. Trois hourras pour le plus brave garçon de Cave City! » Il avait à peine fini de parler que l'air vif du matin était déchiré par de puissants hourras.

« Maintenant, continua M. Gray, si quelqu'un veut aller chercher quelques cartouches de dynamite, nous fermerons pour toujours l'entrée de la grotte de la Mort. »