Frédéric a tout perdu


Sylvain et Frédéric sont jumeaux. Ils se ressemblent, mais ils ne font pas toujours la même chose!

Un jour, leur oncle Jacques vint les voir. Il leur apportait deux jolies tirelires en forme de tambours. Chacune avait une serrure par-dessous. Sur le dessus du tambour, il y avait une fente par où l'on glissait les pièces de monnaie.

- Dans trois semaines, dit oncle Jacques, il y aura une grande foire. Toutes les semaines, j'enverrai à votre maman de l'argent pour vos tirelires. Si vous êtes raisonnables, vous aurez assez d'argent pour venir avec moi à cette foire et prendre beaucoup de plaisir sur les manèges. Vous pourrez aussi voir la ménagerie, admirer les clowns, vous acheter des glaces. Je garde les clés, et quand je reviendrai, j'ouvrirai vos tirelires pour voir ce qu'il y a dedans.

Les garçons apprécièrent beaucoup cette idée de leur bon oncle, et ils attendirent avec impatience l'arrivée de la première lettre. Bien entendu, elle contenait un billet de cinq francs, que la maman devait partager entre ses deux garçons.

Sylvain glissa tout de suite ses deux francs clinquants dans sa tirelire, mais Frédéric prétendit se donner le plaisir de les garder un peu dans sa poche. Sur le chemin de l'école, il y avait la boutique du pâtissier où l'on pouvait voir affiché un grand carton: « Aujourd'hui, en réclame, une glace aux fraises pour soixante-quinze centimes. »

- D'habitude, elles coûtent un franc, se dit Frédéric, il faut en profiter. Il me restera un franc soixante-quinze, c'est encore une somme.

En rentrant à la maison, il traversa un terrain vague où ses camarades jouaient au ballon. Ils l'appelèrent, et il ne put résister à la tentation de jouer un peu, quoique sa mère lui ait toujours recommandé de rentrer directement de l'école.

Il joua comme un beau diable, mais quand, ensuite il mit sa main dans sa poche, il n'y trouva plus l'argent. Dans le feu de l'action, les pièces s'étaient sauvées. Il les chercha longtemps, mais ne put les retrouver.

Le soir, Sylvain secoua son tambour-tirelire et dit:

- Tu entends mes pièces, comme elles sonnent?

Frédéric ne voulait pas que son frère puisse deviner la vérité.

Il descendit au sous-sol et trouva dans une boîte de vieilles pièces de 10 centimes, périmées depuis très longtemps. Peu après, lui aussi pouvait faire tinter sa tirelire, le coquin!

La seconde lettre suivit de près la première, et contenait un nouveau billet. Quand sa maman lui donna ses deux francs clinquants, Frédéric alla au sous-sol chercher deux autres pièces, et s'empressa d'acheter le canif que lui proposait un de ses camarades.

Semaine après semaine, l'argent arrivait, et le moment vint où l'oncle Jacques annonça que la grande foire allait s'ouvrir, et qu'il viendrait bientôt avec les clés des tirelires. Sylvain était terriblement impatient. Sitôt qu'il aperçut son oncle, il courut vers lui avec son tambour, bien lourd maintenant.

Une pluie de pièces tomba de la tirelire ouverte, de quoi passer une inoubliable journée en compagnie du bon oncle, et même de rapporter un souvenir à maman.

Mais quand oncle Jacques ouvrit celle de Frédéric, quel désastre! Elle était aussi lourde que celle de son frère, mais il n'en tomba que de vieux centimes inutilisables, des boutons, des anneaux de rideaux! Et tout cela n'avait aucune valeur! Pendant que son frère allait se faire beau pour sa joyeuse escapade, Frédéric méditait tristement devant son tas de rebuts. Lui, il restait.

C'est une histoire triste, n'est-ce pas? Nous n'aimons pas que quelqu'un soit laissé en arrière.

Eh bien! pensons que chacun de nous a une tirelire. Seulement elle a quatre ouvertures, et non une seule. Nos deux yeux et nos deux oreilles en sont les fentes. Et par là nous pouvons emmagasiner des trésors - ou des rebuts. Ce que j'emmagasine dans la tirelire de mon cerveau contribue à former mon caractère. Je deviens un homme, une femme utile - ou un bon à rien.

Quand Jésus reviendra, c'est lui qui explorera ces « tirelires ».

Et selon ce qu'il y trouvera, il nous prendra avec lui - ou nous laissera.