Combien l'aimes-tu?


- Hier, c'était l'anniversaire de maman, dit Frédéric Lagarde à sa monitrice qui était venue leur rendre visite. Nous lui avons donné des cadeaux!

- C'est très gentil! Tu l'aimes beaucoup, n'est-ce pas?

- Oh! oui! beaucoup!

La monitrice resta pensive une minute et dit:

- Tu te rappelles ce que nous avons appris sabbat dernier sur la façon de montrer comment on aime vraiment?

Frédéric se rappelait très bien. Et son visage devint très sérieux. « Hier, se dit-il, nous avons offert nos cadeaux à maman en l'assurant que nous l'aimions très fort. Aujourd'hui - ce n'est qu'un jour plus tard - je n'ai pas voulu me lever à temps pour le déjeuner. Je suis arrivé en retard à l'école. J'ai taquiné les jumeaux jusqu'à ce qu'ils crient à tue-tête, je me suis sauvé quand maman m'a demandé d'aller à la poste. Si quelqu'un m'avait observé, jamais il n'aurait deviné que j'aime tant ma mère. »

La pluie surprit Frédéric alors qu'il rentrait dans la cour après avoir accompagné sa monitrice jusqu'au coin de la rue. Il alla vite s'abriter dans l'appentis attenant à la cuisine. Riquet et Esther, les jumeaux, s'y trouvaient déjà.

Madame Lagarde, qui cousait dans sa chambre à coucher, regarda d'un air inquiet par la fenêtre. Tout était trop tranquille, les enfants devaient être occupés à quelque sottise.

Mais Frédéric réfléchissait, tout en regardant les jumeaux se battre à coups de bonnet.

- Riquet, je vais te demander quelque chose. Cessez de vous battre. Combien aimes-tu ta maman cet après-midi?

Riquet se planta devant lui et le regarda avec des yeux ronds.

- Quelle question! Tu veux écrire une poésie là-dessus?

- De la poésie! dit Frédéric avec dédain. Je veux simplement savoir combien tu aimes maman, voilà. C'est de la poésie, ça?

- C'est de l'arithmétique, dit la soeur aînée, Dora, qui avait été longtemps malade. Elle se trouvait aussi dans l'appentis. Elle riait.

- Combien, combien, grommelait Riquet. Peut-on dire combien on aime une personne?

- Bien sûr qu'on le peut, et je vais te donner un exemple.

J'aime maman plein cette caisse.

Il fallait pour allumer le feu du « petit bois » qui se trouvait en tas dans un coin de l'appentis. « J'en remplis une caisse que je porterai près du fourneau de la cuisine. » Aussitôt les jumeaux comprirent.

- Oh! oh! s'écria Riquet, voilà ce que tu voulais dire! Eh bien moi, je l'aime plein un seau!

Il saisit en effet un seau vide et alla dans la cour le remplir à la pompe.

- Et moi plein ce seau à charbon, s'écria Esther! Et le seau vide fut rempli de charbon.

Dora demanda quelle heure il était, et Esther, occupée à ranger un peu la cuisine, regarda l'horloge, et le lui dit.

- Maman a oublié l'heure de mon médicament, dit-elle avec espièglerie. Je me garderai bien de le lui rappeler. C'est si mauvais!

Et puis tout à coup elle devint sérieuse.

- Esther, demanda-t-elle, voudrais-tu m'apporter ma potion?

La bouteille est sur la première étagère du buffet. Apporte-moi aussi une cuiller, s'il te plaît.

- Je crois que je peux au moins aimer ma maman plein une cuiller! dit-elle. Et elle avala sa potion en faisant une drôle de grimace.

Bien sûr, tous éclatèrent de rire! De sa chambre, madame Lagarde entendit et s'inquiéta. Quelle sottise faisaient-ils encore, les polissons? Elle les vit avec étonnement rassemblés tout joyeux dans l'appentis.

- Oh! Dora, s'écria-t-elle, j'ai laissé passer l'heure de ton médicament!

Elle se précipita dans la cuisine pour le chercher, et elle fut bien étonnée de voir toutes les agréables surprises qu'on lui avait préparées.

- J'ai déjà pris ma potion, dit Dora. Elle était meilleure aujourd'hui.

- Et je vois une cuisine admirablement rangée, avec tout ce qu'il faut pour chauffer pendant deux jours. Où sont les gentils petits lutins qui m'ont joué ce bon tour?

Ils se précipitèrent tous dans ses bras.

- Eh bien! dit-elle en les embrassant tendrement, je crois qu'hier nous nous sommes trompés de jour. C'est maintenant mon anniversaire!