Un « merci » suffit


Bertie et son ami Tom faisaient du «lèche-vitrine» devant le magasin de jouets. Ils admiraient un joli petit hélicoptère.

- Cinq francs soixante-dix, dit Bertie. Si seulement je les avais!

- J'ai quarante centimes, mais ça n'avance pas beaucoup, dit Tom qui dévorait des yeux le jouet.

- Oh! je dois avoir aussi quelque chose à la maison. Mais en gros il nous manque cinq francs. Dis donc! Et si on essayait de les gagner?

- Les gagner comment? demanda Tom, sceptique.

- En faisant n'importe quoi. Les gens ont toujours besoin qu'on leur fasse quelque chose. Inutile d'essayer de les gagner à la maison, par exemple. Ma mère n'a pas voulu m'acheter le moindre caramel, ce matin, et pourtant j'avais balayé le perron.

- Le caramel n'est pas bon pour les dents, dit Tom d'un ton convaincu. Puis revenant à son idée: Avec notre hélicoptère, on pourrait faire des sauvetages, comme les vrais.

- Oui mais, qu'est-ce qu'on sauverait?

- Les poupées de ma soeur, par exemple. Les filles aiment bien qu'on sauve leurs poupées.

- Ah oui, ce serait amusant. Mais d'abord il nous faut ces cinq francs. Bon, allons-y. Tu prends un côté de la rue et moi l'autre.

- Il faut que je demande à maman d'abord, dit Tom. Et puis, au fait, comment est-ce qu'on démarre? Est-ce qu'il faut frapper aux portes pour demander aux gens s'ils ont quelque chose à faire faire?

- Mais non. Ouvre tout grands tes yeux. Et puis fais une offre précise.

Tom, ayant reçu la permission de sa mère, revint à son point de départ, et commença à ouvrir grands ses yeux.

Il passa devant bien des maisons sans voir personne qui ait précisément besoin de lui. Et puis tout à coup il aperçut madame Garrot (il la connaissait bien) qui portait un cabas plein de marchandises. Elle marchait lentement, en s'aidant d'une canne.

- Laissez-moi porter votre sac, madame Garrot. Il paraît tellement lourd!

- Je veux bien, mon garçon, dit la vieille dame. Je ne sais pourquoi j'ai pris tant de choses! C'est que je ne vais pas souvent à l'épicerie, avec ma jambe. Et tu vois, je croyais que mon bras allait se casser!

Tom porta fièrement le sac jusque dans la cuisine de la bonne dame.

- Merci, cher enfant. Veux-tu un peu de lait et quelques biscuits?

- Oh! non, merci beaucoup, madame. J'ai du travail, ce matin. Il s'esquiva. Un peu plus loin, il vit un petit bout d'homme venir vers lui.

- Qu'est-ce que c'est? Encore le bébé Grandier qui s'est sauvé! Il fera tourner le sang de sa mère, celui-là. Allons, viens, marmouset, viens avec Tom.

Il saisit la menotte du bébé, et marchant à son petit pas, le ramena à sa mère.

- Hélas! gémit madame Grandier, n’aurai-je jamais une minute de tranquillité? Il manque un barreau à cette grille, c'est par là qu'il se faufile. Merci infiniment, Tom.

- A votre service, madame Grandier. Je suis bien content d'avoir pu vous le ramener.

Il reprit son chemin en se disant qu'il n'avait pas encore gagné un centime. Mais comme ses yeux étaient toujours grands ouverts, il aperçut la frêle madame Jacques qui tondait son gazon. Elle était pâle et semblait épuisée. Souvent, elle s'arrêtait pour souffler. Tom en eut de la peine, et comme il avait déjà passé la maison, il revint sur ses pas.

- Est-ce que vous ne voulez pas me laisser finir? demanda-t-il.

La frêle petite dame eut un doux sourire.

- Vraiment, je le veux bien. J'ai été malade, et mes forces ne semblent pas encore revenues.

Elle lâcha la tondeuse et se laissa tomber sur les marches du perron.

Tom se mit vaillamment à l'ouvrage. C'était dur, car les couteaux n'étaient pas aiguisés.

- Comme tu es bon pour moi, dit la petite madame Jacques, encore essoufflée. Je voudrais te donner quelque chose.

- Mais je ne veux rien du tout! dit vivement Tom en se dirigeant vers la porte. J'ai été très content de vous aider. Maintenant je me sauve parce que j'ai beaucoup de travail!

Il était presque midi, et il fut content d'être arrivé chez lui.

Bertie l'attendait devant la porte.

- As-tu réussi? dit-il. Moi oui.

- Non, je n'ai vraiment rien trouvé à faire, dit Tom déconfit.

- Mais ce n'est pas possible, dit Bertie. Tu as bien fait quelque chose ce matin!

- Oh oui, répondit Tom, j'ai aidé plusieurs personnes, mais ...

- Est-ce qu'elles ne t'ont pas payé? ...

- Non, bien sûr, dit Tom en relevant la tête. Je n'aurais pas accepté d'argent de personnes qui avaient vraiment besoin d'aide.

- Si tu n'es pas le plus grand nigaud que je connaisse... marmonna Bertie. Je pensais que tu aurais l'argent, et que nous pourrions acheter l'hélicoptère.

- Comment as-tu trouvé du travail si facilement?

- Eh bien, j'ai vu des gens faire des choses, et je leur ai proposé de le faire à leur place. Mais j'ai été plus malin que toi. S'ils n'avaient pas l'air de vouloir me payer, je leur rappelais ce que le travail valait, à peu près. Très peu pour moi de ces « Merci beaucoup »! J'ai tondu la moitié d'une pelouse pour un franc cinquante. Avoue que c'était bon marché!

-Il a raison, c'était bon marché, pensa Tom. Il se rappela le regard de reconnaissance qui brillait dans les yeux de la frêle petite dame quand il eut fini de tondre la sienne. Il pensa au soulagement de madame Grandier quand elle retrouva son bébé. Il pensa au soupir de gratitude de la première dame, quand il lui eut pris des mains son cabas trop lourd.

- Bertie, dit-il, va de l'avant, tu auras vite gagné de quoi t'acheter cet hélicoptère. Au fond, je n'en ai pas besoin . Je peux m'amuser à faire un tas de choses. J'aime aider les gens pour mon plaisir à moi. Je ne pourrais jamais gagner de l'argent comme toi.

Il siffla gaiement et rentra chez lui.