Titi partage sa joie


Pour ralentir au tournant, Titi freina en raclant le sol avec son pied. C'est ce qu'on appelle: le frein du cordonnier! Il ralentit parce qu'une nouvelle famille avait emménagé dans la maison du coin. Et il espérait secrètement que, dans cette famille, il y aurait au moins un garçon! Car, à part lui, il n'y en avait pas un seul dans toute la rue!

Le jardin était solitaire. Mais il crut apercevoir quelqu'un assis près de la fenêtre, au premier étage.

- On dirait un garçon, se dit-il. Mais pourquoi ne descend-il pas jouer?

Pendant plusieurs jours, il répéta son manège, et souvent il crut apercevoir un garçon assis derrière les rideaux. Mais pourquoi assis? Il comprit le jour où il vit de nouveau le garçon, dans le jardin cette fois, assis dans un fauteuil roulant.

- Oh! pensa Titi, il est malade, ou infirme! C'est pourquoi il ne sort pas pour jouer.

Il regarda le petit handicapé droit dans les yeux, et lui fit un signe de la main. Celui-ci détourna la tête, puis, tout de même, leva la main, lui aussi.

- Comme il a l'air triste! pensa Titi. Je me demande s'il aimerait que j'entre...

Il y pensa beaucoup. Puis, tout à coup, une idée lui vint, et il courut vers sa maman pour lui en parler.

- Je pense que tu pourrais essayer, dit celle-ci après l'avoir écouté. Évidemment, si sa maman te le déconseille, tu n'insisteras pas.

Titi courut à sa chambre, prit quelques-uns de ses jouets, et se dirigea - le coeur battant un peu - vers la maison du coin. Il frappa à la porte d'entrée, et une dame à l'air fatigué vint lui ouvrir.

- Si vous vendez quelque chose, je préfère vous dire qu'il m'est impossible d'acheter quoi que ce soit...

- Mais je ne vends rien du tout! dit le garçon. J'ai là quelques jeux, parce que j'ai vu votre petit garçon dans la cour, et je me demandais s'il n'aimerait pas un peu de compagnie.

La dame sourit.

- Je ne sais pas si Jackie aimerait de la compagnie, dit-elle.

Voyez-vous, il a été blessé dans un accident, et ne pourra pas marcher pendant très, très longtemps. Il en est si affecté que même à nous, ses parents, il parle à peine. Je crois que la compagnie d'un garçon de son âge serait excellente pour lui. Mais voudra-t-il l'accepter?

- Je pourrais peut-être essayer, murmura Titi.

- Oh! merci à vous, dit la dame. Mais attendez-vous à n'être pas trop bien reçu...

Titi secoua la tête.

- Cela ne fait rien. Je suis le seul garçon de notre rue, et j'aimerais parler à un autre garçon. Je m'appelle Étienne, madame. Etienne Ponsot.

- Mon fils s'appelle Jacques Dumoutier. Je vais vous mener vers lui.

Jackie était assis dans son fauteuil roulant derrière la maison, où il y avait le l'ombre.

- Voici Étienne Ponsot, qui vient te dire bonjour, dit la maman.

N'est-ce pas gentil?

Le garçon tourna la tête et ne répondit pas.

- Tu ne dis rien, Jackie?

- Que faut-il dire? répondit le garçon d'un ton bourru. Il m'a vu, maintenant. Il peut aller raconter à ses camarades de quoi j'ai l'air. Puis s'adressant à Étienne il continua: je suis infirme. Je ne peux pas jouer à la balle ou même marcher. Quand j'essaie, je tombe. Maintenant tu peux aller chez toi.

Les yeux de la mère se remplirent de larmes, pourtant elle ne dit rien. C'était au nouveau venu de remporter sa victoire, s'il le pouvait. Étienne avala avec peine sa salive.

- Je suis désolé au sujet de ton accident, dit-il. Mais je ne suis pas du tout venu voir de quoi tu as l'air. Je suis venu parce que je n'ai pas de garçon avec qui jouer. Rien que des filles. Je suis fatigué de jouer avec elles. Je pensais que nous pourrions être amis.

Cette fois, c'est Jackie qui se montrait confus.

- Tu voudrais... tu voudrais m'avoir, moi pour ami, quand je ne peux pas même jouer avec toi?

- Bien sûr. J'aime bien courir et me promener, mais on peut aussi s'amuser à un tas de choses en restant assis, tu ne crois pas?

- Tu crois ça! Tu es complètement dans le brouillard! Attends seulement de devoir rester assis dans un vieux fauteuil toute la journée!

Titi eut un drôle de sourire.

- Tu crois ça! dit-il à son tour. L'année dernière j'ai passé cinq mois entiers allongé sur le dos. Je n'avais même pas le droit de m'asseoir! J'aurais donné cher, tu sais, pour pouvoir m'amuser avec un jeu de patience que j'aurais pu poser sur mes genoux! Mais le temps passe et puis un jour on est bien de nouveau! Et, comme disait mon infirmière, plus tu t'occupes et plus tu es heureux et plus le temps passe vite!

Jackie saisit une des boîtes que son gentil compagnon tenait dans ses mains et, lentement, un beau sourire éclaira son visage.

- Si tu veux toujours de moi, malgré tout, je crois que je serai heureux d'être ton ami.

Étienne approcha une chaise du fauteuil roulant et posa sur les genoux du petit infirme ses différentes boîtes.

- Alors maintenant, choisis, dit-il tout joyeux.