Les deux portions de Thierry


Dans l'élégante pâtisserie du Bon Ton, Thierry se campa solidement devant le comptoir des crèmes glacées. La jeune vendeuse, tenant à la main sa mesure brillante, s'apprêtait à la plonger dans le bac contenant la glace à la framboise.

- Une double portion, s'il vous plaît, dit Thierry.

Il tenait fermement ses deux francs dans sa main. Il n'avait pas souvent la permission de dépenser autant d'argent pour une glace! Mais aujourd'hui, c'était son anniversaire. Et après le repas, sa maman lui avait dit:

- Tu voudrais une belle glace, Thierry? Eh bien, va au Bon Ton t'en acheter une grosse!

C'était vraiment un événement!

- Attendez une minute, dit-il à la vendeuse qui s'apprêtait à placer la boule rose dans le cornet, je ne suis pas sûr de vouloir les deux même.

- Eh bien, dit-elle, réfléchis pendant que je sers cette dame. Le choix était embarrassant! Thierry lut sur la pancarte:

Glace à la vanille, à la fraise, à l'ananas... Laquelle, se demanda-t-il, se mariera le mieux avec la framboise, au cas où elles arriveraient it se mélanger? Il se décida pour l'ananas. La vendeuse, qu'il connaissait bien, le complimenta, et lui dit qu'à son avis, il n'aurait pu mieux choisir. Sachant que c'était son anniversaire, elle lui fit un magnifique cornet. Déjà Thierry le mangeait des yeux. Mais d'autres yeux le mangeaient aussi! C'était ceux d'un jeune garçon qui, poussant un chariot, venait livrer le linge que sa mère avait lavé pour la pâtissière. Thierry avait souvent vu ce garçon en ville.

- Bonjour, Louis, dit-il un peu gêné. Ça va?

- Bien sûr, dit l'autre en grimaçant. Dis, est-ce que tu vas manger tout ça?

- C'est mon anniversaire, figure-toi. Ça n'arrive pas tous les jours.

Il allait se mettre à lécher le pourtour du cornet où la crème commençait à fondre, mais il dit encore:

- Tu me regardes... Tu as déjà mangé des glaces, je suppose...

- Oui, répondit l'autre en s'épongeant le front, une fois. Bon, au revoir.
Bon anniversaire!

- Attends, attends! Mademoiselle, dit Thierry en s'adressant à la vendeuse, je n'ai pas encore touché mon cornet. Est-ce que vous pourriez m'en donner un autre, et mettre la moitié de ma glace dedans?

La vendeuse se mit à rire.

- Eh bien, vous êtes un drôle de client. Allons, je veux bien pour cette fois, puisque vous n'y avez pas encore touché.

- Que veux-tu? demanda Thierry à Louis. Toute la glace à la framboise, ou bien la moitié des deux?

- Oh... c'est comme tu veux. Tu es trop chic, Thierry.

- Bon, mettez-lui la moitié des deux, mademoiselle, s'il vous plaît. Je dirai à ma mère comme vous avez été gentille.

Elle se mit à rire de nouveau.

- Maintenant, dépêchez-vous, parce qu'elle commence à fondre.

C'est comme ça que je les aime, dit Thierry. Et toi?

- Ah! ce que je me régale!

- Eh bien, moi, c'est la meilleure que je n’aie jamais mangé!