La tentation des deux jumelles


Marie et Dora, les deux jumelles, toutes deux si mignonnes avec leurs joues roses, leurs cheveux blonds noués de jolis rubans s'en allaient gaiement à la boulangerie acheter pour leur maman du pain et des biscuits aux raisins. Elles dépassèrent le petit François qui roulait sur le trottoir, penché sur son tricycle rouge. Le petit homme les aimait bien. Il les appela, les rattrapa, et leur tendit une marguerite.

- C'est pour vous, dit-il.

Elles le remercièrent, l'embrassèrent très maternellement. À côté des trois ans de François, elles se sentaient si grandes! Marie mit la marguerite dans les cheveux de Dora, et toutes deux continuèrent leur chemin, encore plus gaies qu'auparavant.

En revenant, elles rencontrèrent de nouveau le petit François.

Cette fois encore il leur tendit quelque chose.

- C'est pour vous, dit-il.

Cela ressemblait à une feuille séchée. En réalité, c'était un billet de dix francs.

- Mais ce n'est pas à nous, fit Dora. Où l'as-tu trouvé?

Le petit ne répondit pas. Marie lui tendit un biscuit aux raisins et il y mordit avidement. Impossible de lui tirer un mot de plus.

- Eh bien, dit Dora, je pense qu'il nous faut le prendre. Après tout, ce n'est pas poli de refuser un cadeau.

- C'est ce qu'il me semble, renchérit sa soeur. Au revoir, petit François. Merci beaucoup.

Les fillettes continuèrent leur chemin, songeuses.

- Qu'allons-nous faire de cet argent? dit l'une.

- D'abord donner la dîme, répondit l'autre vivement.

- Et puis après, eh bien... nous pourrons partager le reste ...

Qu'est-ce que tu t'achèteras, toi?

- Oh! moi, je voudrais une paire de socquettes jaunes, tu vois?

- Et moi une boîte de peintures. Les miennes sont usées. Je n'aurais pas besoin d'en demander à maman.

Elles ne disaient pas tout cela d'un trait, non, il y avait entre leurs phrases de grands silences, elles étaient comme gênées.

- Maman a dit que nous pouvions manger un biscuit. Tu en veux un maintenant?

--Non, je n'en ai pas envie...

- C'est drôle, moi non plus.

- Alors qu'y a-t-il? dit courageusement Marie. Quelque chose nous préoccupe. C'est ce billet, bien sûr. Nous n'aurions certainement pas dû le prendre.

- Je pensais la même chose, dit Dora. Si nous allions le rendre?

- Oh oui! Seulement ce bout de chou ne voudra pas le reprendre. Il a vraiment l'intention de nous faire un cadeau! Peut-être pourrions-nous, en plus de notre dîme, en donner encore une autre, une deuxième.

- Marie paraissait très pensive. Elles continuèrent à marcher en silence. Et puis soudain l'une prit le bras de l'autre et elles firent demi-tour d'un commun accord.

Elles couraient presque quand elles rattrapèrent le petit garçon, et elles le saluèrent encore joyeusement, mais ne lui donnèrent pas le billet. Elles se rendaient chez sa maman.

- Madame, dirent-elles, François nous a donné ceci, mais nous ne savons pas du tout où il l'a pris.

- Ainsi, s'exclama la jeune femme, voilà où est passé mon argent! Imaginez-vous que mon mari est malade depuis des mois, et j'avais posé ce billet sur la table pour payer le petit voisin qui est allé me chercher des médicaments. Et c'est Francinet qui l'a pris! J'ai cherché partout!

Elle ajouta tristement:

- Nous ne sommes vraiment pas riches en ce moment, et ce billet m'aurait rudement manqué. Comme vous êtes gentilles, toutes les deux!

Les fillettes, ravies, allaient se retirer, quand elle les arrêta:

- Non, attendez! Je veux vous montrer quelque chose.

Elle se rendit dans la pièce voisine et revint avec un joli livre illustré.

- Une parente nous a envoyé ce livre pour François, dit-elle, mais il est vraiment trop petit pour s'y intéresser. Je crois qu'il est plutôt pour votre âge.

Les petites filles virent au premier coup d'oeil combien les gravures étaient jolies et les histoires passionnantes. Elles qui aimaient tant lire! Elles remercièrent chaleureusement la bonne dame, et, après avoir souhaité une meilleure santé pour son mari, reprirent gaiement le chemin de la maison.

- Quelle bonne idée nous avons eue! fit Marie.

- Et sais-tu? ajouta sa soeur. J'ai maintenant rudement envie d'un biscuit aux raisins !