Qu'est-ce que la chance?


- Il y en a qui ont vraiment de la chance! soupira Catherine, qui était la seule fillette de la famille.

- Pas nous, en tout cas, répondirent en choeur ses trois frères François, Charles et Jean.

- Qu'entends-tu par avoir de la chance? demanda la maman.

- Eh bien, dit Catherine, il y a dans ma classe cette Mylène Labille. Il n'y a personne de plus chanceux! Elle est toujours première de la classe. Oui, de temps en temps il lui arrive d'être deuxième ou troisième, mais ça ne dure pas. Le mois d'après, elle est de nouveau première!

La maman sourit et regarda ses garçons.

- Et vous, qu'entendez-vous par « avoir de la chance »?

François, réponds le premier.

- Les autres garçons ont des bateaux, dit François, qui se tiennent rudement bien sur le bassin. Mais le mien penche toujours, parfois les voiles trempent dans l'eau. Non, nous n'avons vraiment pas de chance, dans la famille!

- Et toi, Charlie? dit la maman.

- Tu sais bien, maman, que je voudrais depuis longtemps une bicyclette, dit tristement Charlie. Eh bien, je viens d'apprendre que Robert Singer vient d'en acheter une, sais-tu comment? Rien qu'en économisant sur son argent de poche! En a-t-il de la chance de recevoir autant d'argent! Qu'en dis-tu?

- Je ne te répondrai pas, dit la maman, avant d'avoir entendu Jean. A toi, fils.

- Moi, dit Jean, je ne trouve jamais rien.

- Que veux-tu dire?

- Je dis, reprit Jean, que je ne trouve jamais rien. Les autres trouvent de très jolies billes et un tas de choses que des gens ont perdues dans la rue. Moi j'ai cherché pendant des heures et je n'ai jamais rien trouvé. Une fois seulement j'ai trouvé une pièce de cinq centimes et encore elle était trouée. Je dis que les autres ont de la chance et que je n'en ai pas!

La maman ne put s'empêcher de rire un peu, car les quatre enfants étaient parfaitement sérieux. Elle réfléchit un instant et dit:

- Je n'ai jamais vu les billets de cent francs voler au-devant des passants!

- Bien sûr, dit François. Il n'empêche que nous n'avons pas de chance!

- Vous en avez tous l'impression, n'est-ce pas?

Oui! répondirent en choeur les quatre enfants.

- Je crois que vous confondez, dit la maman.

Quoi donc? demanda Catherine.

- Premièrement, cette Mylène Labille. Vous savez très bien combien elle travaille. Ce n'est pas du tout par chance qu'elle est presque toujours première, je vous assure. Je connais une autre petite fille qui ne songe qu'à jouer. Elle est tout aussi intelligente que Mylène, mais quand elle apprend ses leçons, elle ne pense qu'à aller jouer, tandis que lorsque Mylène joue, elle joue de tout son coeur, mais quand elle travaille, elle travaille aussi de tout son coeur.

Catherine ne répondit pas un mot, aussi la maman se tournat-elle vers François.

- Pourquoi ton bateau ne vogue-t-il pas sans se renverser? Tu le sais très bien!

- Mais non, dit François en rougissant.

- Tes camarades ont soigneusement étudié la forme des voiles, et les ont améliorées jusqu'à ce que le bateau navigue convenablement. Tandis que toi tu as pris un bout de mousseline, tu l'as baptisé: voile et tu l'as attaché n'importe comment. Là encore, chance signifie travail, tout simplement.

- Et le vélo de Robert? demanda Charlie. Ce n'est pas une question de travail, tout de même!

- D'économie, tout simplement, mon fils. Il y a très, très longtemps que ce jeune garçon désire une bicyclette, et il a économisé chaque centime. Il reçoit moins d'argent de poche que toi, mais il ne s'est jamais rien acheté, pas même des billes. Il voulait une chose, et pour finir, tu vois, il l'a eue. Ce n'est pas sorcier. Appelles-tu cela de la chance?

- N... non, répondit François.

- Alors, conclut Catherine, puisque tu nous as dit que chance s'appelait travail, il n'y a plus qu'à s'y mettre. N'est-ce pas, vous tous?