Le chien de Jeannot


- M. Louet est-il chez lui, s'il vous plaît, mademoiselle?

- Oui, mais il est très occupé. Que lui veux-tu?

La jeune servante regardait avec dédain le petit infirme qui se tenait humblement sur le seuil de la véranda, tenant dans ses bras un maigre chien multicolore.

- Je voudrais voir M. Louet, s'il vous plaît, dit encore le jeune garçon. Et il ajouta presque à voix basse: c’est très important.

La jeune fille hésita un moment. Puis elle dit d'un ton brusque:

- Reste ici. Je vais voir.

La lourde et belle porte se referma. Tout éperdu, Jeannot serra son chien sur son coeur. Et celui-ci, tournant vers lui un oeil plein d'adoration, se mit à remuer doucement sa courte queue. Jeannot en eut les larmes aux yeux. Baissant la tête, il murmura à l'oreille du toutou:

- Je suis obligé, Médorr, tu sais. Je ne puis faire autrement.

Jésus a tout donné pour moi, aussi je ne devrais pas me sentir aussi triste. Mais tu es un si bon chien! Je ne t'oublierai jamais!

Il caressa tendrement la tête levée vers lui et essuya ses yeux. Jeannot était petit pour ses onze ans, mais sa frimousse était sympathique. Il était devenu infirme à l'âge de cinq ans, à la suite d'un accident. Pendant un an, il avait été incapable de marcher, mais ensuite il avait fait des progrès. Il pouvait même se rendre à l'école et se promener ici et là - mais en boitant terriblement.

Sa mère, veuve, travaillait dur pour gagner le pain quotidien.

Mais quand la pitance était par trop maigre, ou que le froid bleuissait ses doigts, Jeannot se mettait à chanter un beau cantique; et ils se sentaient tous deux réconfortés.

La veille, à l'école du sabbat, la monitrice avait parlé du Fonds de placement, et le coeur de Jeannot en avait été tout remué. Mais que pouvait faire un pauvre infirme? Il avait longuement réfléchi à la chose, et il avait prié. Or, il lui avait semblé entendre la réponse, et c'était celle-ci:

- Donne Médor.

Donner Médor. Était-ce possible? Son ami, son inséparable compagnon, sa consolation, sa joie! Pourtant il était décidé à le faire, pour Jésus. Il avait lu dans un journal que M. Louet possédait un grand chenil, et qu'il achetait des chiens pour les revendre. Peut-être lui achèterait-il Médor?

C'est pourquoi, en ce dimanche matin, il se trouvait tout ému derrière cette porte fermée... Et tout à coup, elle s'ouvrit! Et M. Louet lui-même, imposant, intimidant, le regarda, très surpris.

- Eh bien, fils, que puis-je faire pour toi?

- S'il vous plaît, monsieur, dit Jeannot en tremblant, je voudrais vendre mon chien.

M. Louet se frotta le menton.

- Mets-le par terre, que je le voie.

Médor s'ébroua, puis vint renifler les chaussures de cet étranger. Après quoi il aboya faiblement, pour montrer qu'il en était tout à fait capable!

- Oui, je vois, dit M. Louet, cette fois, en se grattant la tête.

C'est un mélange de fox-terrier, de caniche, et, autant que je puisse voir, de colley.

- Peut-être, monsieur. En tout cas, sa mère est une chienne de chasse. Et si vous saviez quel bon petit chien il est! Hein! Médor, tu es un bon chien?

Médor vint lécher la main de son maître en remuant frénétiquement sa courte queue.

- Pourquoi veux-tu le vendre, garçon?

- Il le faut, répondit simplement Jeannot. Je ne possède rien d'autre et il faut que je le vende pour donner l'argent à Jésus.

M. Louet avait la réputation de ne laisser jamais ses sentiments intervenir dans ses affaires.

- Ce chien n'a aucune valeur, pensa-t-il. Ce serait pour moi une perte sèche. Et comme ce garçon l'aime!

- Vois-tu, garçon, dit-il avec bonté, ce chien n'a aucune valeur, sauf pour toi. Personne ne me l'achètera. Garde-le donc et oublie toutes ces folies.

Des larmes perlèrent aux yeux du garçon, mais il se détourna rapidement et descendit le perron. En le regardant s'éloigner, le marchand se demanda s'il avait bien fait. Mais quoi, priver ce pauvre infirme de ce bâtard auquel il tenait tant!

Jeannot était profondément blessé.

- Il a dit que tu ne valais rien. Mais il ne te connaît pas!

Tu es un chien formidable quand tu viens me chercher à l'école, et tout!

Il avait le coeur si gros qu'il ne put s'empêcher de s'adresser à Jésus, son grand Ami de toujours.

- Jésus, dit-il, Médor est encore à toi. Je te l'ai donné. Mais je ne voudrais pas te donner quelque chose qui n'a pas de valeur. Fais que Médor vaille quelque chose, je t'en prie! Merci, Jésus!

Deux semaines passèrent. Jeannot observait son chien toujours plus attentivement. Rien ne se passait, mais sa foi ne faiblissait pas.

Un soir, il était environ six heures, Jeannot et Médor faisaient du lèche-vitrine sur un boulevard, c'est-à-dire que le garçon dévorait des yeux les beaux étalages tandis que son chien allait et venait dans les jambes des passants, causant autant d'embarras qu'il pouvait. À côté de l'étalage du fleuriste, qui était quasi féerique, étincelait la bijouterie que Jeannot connaissait bien. Il y avait repéré une montre sertie de diamants qu'il se promettait d'offrir plus tard à sa maman. La montre y était-elle toujours? Non, elle était partie. Jeannot soupira. Poursuivant lentement son chemin, il se trouva juste devant la porte de la bijouterie, quand deux hommes bien mis, mais très pressés, en sortirent et le bousculèrent si brutalement qu'il perdit l'équilibre et tomba sur la chaussée. Médor le pacifique se révéla alors impitoyable: il bondit sur celui qui avait jeté à terre son petit maître et lui enfonça cruellement ses crocs dans le mollet. L'homme jeta un cri, essaya de chasser le chien avec la sacoche noire qu'il tenait à la main, et son compagnon réussit à le libérer, mais le chien revint à l'assaut en aboyant furieusement. Les deux compères, courant à toutes jambes, allaient atteindre leur voiture quand une sirène retentit, et un car de police se rangea le long du trottoir. En un clin d'oeil les deux hommes y étaient embarqués, les menottes aux mains.

Stupéfait, Jeannot s'était relevé tant bien que mal, et se tenait maintenant devant la vitrine, son cher toutou dans les bras. Une main puissante s'appesantit sur son épaule, et Médor gronda. C'était le propriétaire de la bijouterie.

- N'aie pas peur, dit-il. Toi et ton chien m'avez rendu un fier service aujourd'hui. Tu vois cette sacoche noire? Il y avait dedans des bijoux pour plusieurs millions. Quand je me suis aperçu du vol, j'ai appelé la police, mais si vous ne vous étiez pas trouvés sur le chemin des voleurs, toi et ton chien, ils auraient eu le temps de fuir. Donne-moi ton nom et ton adresse, car tu auras ta récompense.

- Vous voulez dire que vous nous donnerez de l'argent! demanda le garçon dont le coeur battait très fort.

- Mais oui, bien sûr, dit l'homme en souriant. Pourquoi? Qu'y a-t-il?

- Oh! merci, monsieur! s'écria Jeannot fou de joie.

Le lendemain, après la visite du joaillier, il s'agenouilla près de son lit.

- Merci, Jésus, parce que maintenant je sais que Médor a de la valeur et qu'il m'a aidé pour le Fonds de placement.