Deux voleuses


Tout en débarrassant la table du déjeuner, Martine regardait du coin de l'oeil sa maman mettre soigneusement dans une soucoupe des miettes et de petites croûtes de fromage coupées en dés.

- Tu t'en donnes de la peine pour cette bande de moineaux effrontés, dit-elle.

La maman rit légèrement :

- On dit qu'une miette de pain regarde sept fois autour d'elle avant de mourir. Il y a tant d'affamés! Et qui sera bien heureuse, tout à l'heure, d'aller garnir la mangeoire?

Martine rit aussi:

- J'y vais tout de suite, tiens! Je l'ai déjà garnie ce matin, mais je suis sûre qu'elle est déjà à moitié vide, ils sont si gourmands!

- Tu as mis de la graisse de coco?

- Deux beaux morceaux bien blancs. Je me réjouis de voir les petits dessins que mes mésanges y font avec leur bec. D'ailleurs certains pierrots s'en régalent aussi, les vilains!

Avec une vivacité joyeuse, elle prit la soucoupe de miettes et courut jusqu'au balcon qui barrait tout l'arrière de la maison à la hauteur du premier étage. Sur le large appui de bois, devant la porte-fenêtre de sa propre chambre, une jolie mangeoire rouge avait été fixée. Quelle joie elle lui procurait! Du mélèze tout proche, du bosquet de chênes, un peu plus éloigné, les oiseaux y accouraient, nombreux, familiers, et jamais elle ne se lassait de regarder leur gentil manège. C'étaient ses petits compagnons.

Mais ce jour-là, en y arrivant, elle poussa un cri:

- Maman, elle est vide! Elle est vide, répéta-t-elle en se précipitant à la cuisine.

- Comment, dit la maman, il n'y a plus rien?

- Le fond est nu comme ma main. Un voleur est venu!

- Mais quel voleur? Qui pourrait avaler d'un seul coup deux morceaux de graisse? Ce ne peut être un chat. D'ailleurs, on n'en voit jamais par ici.

- Ni un écureuil, dit Martine. Ce n'est pas une nourriture qu'il aime.

Elles retournèrent sur le balcon, examinèrent les alentours, baignés dans un brouillard glacé. La tête dans les plumes, des pierrots s'égrenaient de façon décorative sur les branches rousses du mélèze. Les mésanges perchaient un peu plus Join. On distinguait dans le bosquet dénudé des merles à bec orange, et même une superbe pie aux ailes noires barrées d'une large bande blanche.

- Je me demande, dit la maman, quel est notre voleur.

- En attendant, je regarnis le buffet, dit Martine, je ne veux pas que mes mésanges aient faim.

Le lendemain, qui était un jeudi, elle faisait tranquillement ses devoirs tout en surveillant la mangeoire rouge quand elle aperçut, vif comme l'éclair, le déploiement d'une aile noire et blanche. La pie!

Courant au balcon, elle vit la belle voleuse s'enlever dans les airs, le bec piqué d'un morceau de graisse bien blanche. Et, chose incroyable, une seconde pie survint, et prit l'autre morceau.

- Oh les voleuses! Je les déteste! dit-elle en tapant du pied. Maman, cria-t-elle, deux pies, deux pies! Dis au voisin qu'il prenne son fusil, et qu'il les tue!

- Mais pourquoi, ma chérie? Ne savais-tu pas que les pies aiment naturellement tout ce qui brille, et qu'on retrouve souvent dans leur nid des bijoux ou des pièces de monnaie? On ne peut pas plus en vouloir à une pie d'être voleuse qu'à un chien d'aboyer. C'est son instinct, et nous devons l'admettre. Je dirai même: aimer les pies telles qu'elles sont.

- Les aimer, maman? Elles qui affameraient mes mésanges?

- Oui, les aimer, parce qu’elles appartiennent à la Création, comme nous-mêmes. Cela ne veut pas dire que nous ne devions pas parer leurs coups. Nous les avons induites en tentation, nous ne le ferons plus. Non, non, ajouta-t-elle en voyant la mine soucieuse de la fillette, nous ne priverons pas de la nourriture qui leur est nécessaire tes chères petites mésanges. Voici ce que nous ferons: nous pétrirons graisse et graines ensemble pour en faire une pâtée que nous répandrons sur le fond de la mangeoire en petites boulettes. Qu'en penses-tu? Nous mettrons aussi beaucoup de pain dur pour les pierrots.

- Ah! tu es gentille, toi, dit Martine en lui sautant au cou. Tu vois, moi, il faut que je me mette en colère, au lieu de chercher des solutions.

- La colère est aveugle et ne sert à rien, mon petit. C'est de l'énergie perdue. On ne supprimera jamais le mal. Il fait partie du monde où nous vivons. Autant qu'il nous soit possible, n'y ajoutons pas. Remplaçons-le au contraire par le bien.