Amasouk l'esquimau


« Dieu est notre refuge et notre force, un secours dans les détresses, toujours facile à trouver. » (Psaumes 46:1)

Par une belle journée de juin, dans la froide région du Labrador, Arnasouk, un garçon de quinze ans, quittait sa mère Mikak, son père infirme Boas et sa jeune soeur Lydia. Il s'éloignait de Naïn, la ville où il habitait, pour aller pêcher le phoque. Cet animal pourvoit à tous les besoins des Esquimaux: ils se nourrissent de sa chair et de sa graisse. Son huile sert également à éclairer les habitations et à cuire les aliments. De ses os ils fabriquent armes et ustensiles. Avec sa peau ils confectionnent des vêtements très chauds, des tentes et des couvertures. Le phoque est amphibie, il vit dans l'eau, mais a besoin de venir respirer à l'air de temps en temps. L'été, le museau d'un phoque apparaît souvent à la surface. Et l'hiver? Avec une merveilleuse adresse, l'animal, tournant sur lui-même, perce la croûte de glace quelle qu'en soit l'épaisseur et vient inspirer une provision d'air pour plusieurs heures. Il fait alors un bruit particulier que l'oreille exercée d'un Esquimau discerne à une grande distance.

C'est ainsi qu'Arnasouk, un harpon sur l'épaule, s'avance sur la mer gelée. Au Labrador, en juin, c'est encore l'hiver. De temps en temps, il applique son oreille sur la glace et il écoute ... Il a déjà marché plus d'une heure quand, tout à coup, il croit entendre le bruit d'un phoque. Arnasouk s'avance alors avec précaution et se traîne à plat ventre sur la glace. Comme le vent est vif et piquant, il amoncelle en hâte la neige tombée la veille et s'en fait un mur à l'abri duquel il attend, son capuchon sur les oreilles, le harpon dans la main droite ... le phoque n'est pas pressé. Il pense alors à ses parents et à sa soeur, la petite Lydia qui avait si faim hier en se couchant et il dit: « Mon bon Père céleste, tout puissant, permets, s'il te plaît, que je puisse atteindre le phoque, le rapporter à Naïn et réjouir le coeur de mes parents. Toutefois que ce soit ta volonté et non la mienne. » L'attente se prolonge et Arnasouk n'entend plus rien. Doit-il renoncer? Peut-être le phoque a-t-il vu son ombre sur la glace? Le jeune Esquimau se relève et regarde du côté de la maison. Il lui semble que les montagnes qui dominent Naïn se sont considérablement éloignées ... Que se passe-t-il ?

Comme il arrive chaque année à la fin de juin, la grande mer se fend de toutes parts et, poussés par un vent de la terre, de larges fragments de glace se détachent peu à peu, sans bruit, et s'éloignent. Arnasouk, en quelques pas, se trouve au bord de son glaçon, il pâlit en considérant l'immense distance qui le sépare de la glace solide et il ne sait pas nager! « Oh, si seulement mon père m'avait appris à nager! » s'écrie le pauvre garçon. Mais à quoi servent les regrets? Arnasouk se tourne vers Celui qui est « un secours dans les détresses, toujours facile à trouver: « Mon Dieu, tu peux me ramener à Naïn, même si je ne sais pas nager. Sauve-moi si c'est ta volonté! Ramène-moi vers mes parents. »

Rassemblant alors toutes ses forces, Arnasouk pousse trois longs cris, l'appel de détresse des Esquimaux. Il écoute. Personne ne répond. Il se remet alors à genoux: « Mon Dieu! si personne ne m'entend, Toi tu m'entends. Je t'en prie, au nom de Jésus, ramène-moi vers mon père et ma mère! »

Amasouk est triste, transi; pour se réchauffer, il fait plusieurs fois en courant le tour de son glaçon. Le soleil dore les montagnes de glace de teintes si splendides que, même dans ce moment de détresse, il ne peut s'empêcher de s'écrier: « Que c'est beau! » Puis ce passage de l'Évangile lui revient à l'esprit: « Et il s'en alla encore et pria pour la troisième fois, disant les mêmes paroles ». Amasouk s'agenouille de nouveau: « Mon Dieu, je te prie, au nom de Jésus Christ, de me ramener auprès de ma soeur et de mes parents. » Et plus bas il ajoute: « Mon Dieu, j'ai très faim! » À genoux sur son glaçon flottant, les yeux fermés, il pense à tous les récits de prières exaucées que les missionnaires lui ont racontés. Il est sûr que son Père céleste prend soin de lui. Peut-être les montagnes de son pays se sont-elles rapprochées! Il ouvre les yeux ... Mais non, elles sont encore plus éloignées. Mais devant lui, il aperçoit un rocher au-dessus de la mer, une île, qu'il connaît bien, une île renommée pour la multitude de canards qui viennent y pondre leurs oeufs et y élever leur famille. Amasouk sourit: « Merci, mon Dieu » dit-il. Il comprend que la fin de sa prière va être exaucée.

Quelques minutes après, il débarque sur l'île, après avoir attaché son glaçon au bord avec son harpon. Aux dernières lueurs du crépuscule, il se met à la recherche de nourriture. « Mon Dieu, aide-moi à trouver! »supplie-t-il tout bas. Au détour d'un rocher, dans une petite anse abritée, il reconnaît des nids de canards, il en compte bien une douzaine, et chacun contient plusieurs oeufs fraîchement pondus. « Merci, merci, mon bon Père céleste ».

Il prend un oeuf, un second, un troisième et se sent restauré. A la nuit, le froid est devenu très vif. Aussi Amasouk se met-il à fabriquer un igloo en taillant de gros quartiers de neige qu'il pose en rond les uns au-dessus des autres : ce sont des carrés avec un côté plus petit qui forment bientôt comme une ruche de la hauteur d'un homme. Il termine son ouvrage par un bloc de glace d'une forme particulière, comme clef de voûte. A l'intérieur de sa maison de glace, il prie avec insistance pour que ses parents ne s'inquiètent pas, puis fermant l'entrée par un autre bloc de glace, il s'endort du meilleur sommeil. Il rêve alors que le temps est redevenu glacial, la mer de nouveau gelée et qu'il s'achemine sans obstacle de son île à Naïn.

Mais au réveil, sa première pensée est pour son Dieu et pour ses parents. Sa toilette n'est pas longue! Il pousse le bloc qui sert de porte et, en sortant, effarouche un vol d'oiseaux aquatiques qui s'enfuient bruyamment. Le temps est plus doux que la veille, la mer légèrement ridée par une brise de printemps. Le glaçon est toujours amarré. Amasouk ne perd pas courage. Il déjeune du même menu que la veille et pense: « Encore trois semaines, et la baie de Naïn sera libre de glaces; nos pêcheurs reprendront leurs kayaks et mon Dieu en dirigera bien un vers mon île! » En faisant le tour de son domaine, partout il aperçoit des nids et dans chacun de ces nids jusqu'à dix et douze oeufs frais. Il se souvient alors d'un passage de la Bible où il est dit à peu près: « Il dressa ma table dans le désert ».

Une chaîne de rochers très abrupts traverse l'île dans toute sa largeur, il en entreprend l'escalade. Arrivé au sommet, il s'assied pour jouir de la vue magnifique: d'immenses montagnes de glace se balancent sur la mer d'un bleu profond, des oiseaux multicolores emplissent l'air de leurs cris. Mais au pied même du rocher, Arnasouk croit distinguer un objet... aussi descend-il vivement la pente escarpée ... Mais oui, ses yeux ne l'ont pas trompé. Il a devant lui une longue pièce de bois, débris de quelque naufrage, que les courants ont poussé dans cette anse. Quelle joie! Il pourra s'en faire une rame! Et le voilà déjà au travail avec son coutelas. Jamais Arnasouk n'avait autant prié, autant rendu grâce que depuis la veille.

Il doit maintenant gravir de nouveau la pente rocheuse avec sa rame pour rejoindre son radeau de glaçon de l'autre côté. Il est déjà presque arrivé en haut avec sa lourde charge quand, soudain, elle lui échappe, glisse, bondit et retombe sur le rivage. Amasouk redescend et ramasse des joncs marins, forts et souples dont il peut tresser une corde assez longue. Il l'attache à sa rame d'un côté, à sa ceinture de l'autre et recommence son ascension. Quand, très fatigué, il atteint enfin sa hutte de glace, le soleil va se coucher. Il aurait aimé partir aussitôt pour rejoindre sa famille, mais après avoir prié, il pense qu'il doit attendre le lendemain. Il demande à Dieu de rassurer son père et sa mère. Blotti dans son igloo, il s'endort. Le lendemain, dès le lever du soleil, Arnasouk s'empresse de remplir, pour sa mère, son capuchon de peau de phoque des plus beaux oeufs qu'il peut trouver.

Après avoir remercié Dieu de tout ce qu'Il a fait pour lui dans cette île, le garçon détache son glaçon et, posant délicatement près de lui son capuchon, il appuie sa rame contre le rocher et s'éloigne de l'île. Après une navigation facile de plus de quatre heures, poussé par un vent favorable, Arnasouk rejoint la glace solide du continent. Il a encore de longues heures de marche avec sa rame sur l'épaule et son capuchon plein d'oeufs. Mais il arrivera chez lui sain et sauf au milieu des siens heureux de le revoir et qui n'avaient pas été sérieusement inquiets. Ils avaient toujours cru au fond du coeur que leur fils leur serait rendu. Son Père céleste, en qui il s'était confié, avait exaucé la prière d'Arnasouk.