Un sourire a tout changé


Si vous vouliez vous rendre dans le village où habitait Gertie, il vous faudrait, après avoir quitté le chemin de fer, grimper dans la montagne pendant plusieurs heures. Vous vous trouveriez alors dans un charmant village tout vert l'été et tout blanc l'hiver. Il n'est pas bien grand, ce village, et tout le monde s'y connaît. C'est presque une très grande famille. Quand on se croise, on se salue:

- Adieu, Rose!

- Salut, Édouard!

- Les poussins de Francine sont éclos; il y en a huit...

- On a peur de la fièvre aphteuse chez les Monnier...

Et ainsi de suite. Gertie vit parmi ces gens tellement sympathiques. Elle est une habituée du Père Jean, le cordonnier, qui raconte tant d'histoires merveilleuses de sa jeunesse, de la Mère Louise, la repasseuse, qui n'a pas sa pareille pour chanter d'une voix qui tremble un peu les vieilles chansons. Elle connaît et aime vingt autres de ces braves anciens sans lesquels les veillées au village ne seraient pas des veillées...

Gertie n'envie pas les gens des villes, allez! Oh non, elle est heureuse dans son village.

Heureuse? Non, pas tout à fait. Gertie a un sujet de continuelle tristesse. Toutes les fois que Willie la rencontre, il se moque d'elle parce qu'elle boite un peu, et il l'appelle de toutes sortes de noms. Cela fâche Gertie et pour se défendre, elle lui fait des grimaces. Tout cela n'est pas très joli. Gertie s'en rend compte, mais elle dit: « C'est la faute de Willie. Il n'a qu'à me laisser tranquille. »

L'autre jour, Gertie est rentrée à la maison plus énervée que d'habitude, et dès qu'elle s'est sentie en sécurité auprès de sa mère, elle a éclaté en sanglots:

- Maman, je ne puis plus le supporter. Willie m'a dit d'affreux surnoms en présence de toutes les filles et tout le monde a ri. Et naturellement pour me défendre je lui ai tiré la langue et les filles ont ri encore plus fort. C'est inutile, je n'irai plus à l'école.

- As-tu oublié comment Jésus fut traité Gertie. Gertie baissa la tête sans répondre, tandis que maman racontait comment le Roi du ciel a été opprimé et affligé sans jamais ouvrir la bouche.

- Crois-tu, maman qu'on a donné des surnoms à Jésus?

Ce soir-là, en allant se coucher, Gertie demanda à Jésus de l'aider à supporter patiemment et joyeusement toutes les injures et toutes les épreuves.

Quelques jours plus tard, alors qu'elle se rendait à l'école, Gertie aperçut Willie qui arrivait de son côté en sifflotant. Elle se souvint de la prière qu'elle avait adressée à Jésus et, au lieu de craindre les moqueries de son camarade et de se préparer à riposter, elle lui fit le plus gracieux des sourires en disant:

- Bonjour, Willie!

Willie fut tellement surpris, que non seulement il rentra la liste d'épithètes qu'il avait si bien préparées, mais encore il ne trouva pas un mot à répondre à Gertie. Il resta là; planté comme un piquet, jusqu'à ce qu'elle ait tourné au coin de la rue. C'était une belle victoire pour Gertie!

Moins d'une semaine plus tard, les deux enfants se rencontrèrent de nouveau. Cette fois, dès qu'ils s'aperçurent, ils se sourirent. Puis, gentiment Willie demanda à la petite fille de lui pardonner.

- Je te taquinais surtout pour avoir le plaisir de te mettre en colère. Cela m'amusait de te voir bondir. Lorsque je t'ai vue sourire, l'autre jour, mes taquineries m'ont paru ridicules et méchantes. Veux-tu que nous soyons amis?

Bien sûr que Gertie le voulait. Depuis ce moment, au village quand on aperçoit Willie, on dit: « Gertie n'est pas loin. » Et c'est toujours vrai.