Le miroir transformateur


Il n'y a certainement pas beaucoup de femmes aussi intelligentes que tante Clarisse, dit oncle Gérard qui passait la soirée chez sa soeur Rose.

-Tu peux le dire, Gérard. Nous ne pourrons jamais assez la remercier pour tout ce qu'elle nous a enseigné et pour la manière dont elle l'a fait. Tu te souviens du miroir?

- Si je m'en souviens! On peut dire que ce fut son principal manuel d'éducation...

- Raconte, maman, implorèrent les enfants qui, flairant une histoire, se rapprochèrent de leur maman.

- Tante Clarisse, vous le savez, est la soeur de Grand-papa. Maman était morte depuis deux ans déjà quand elle vint prendre la direction du ménage. J'étais l'aînée et pendant deux longues années, avec l'aide de papa, qui était le meilleur des pères, nous tâchions de nous souvenirs des bons conseils de notre mère. Hélas! On ne se rend pas bien compte, quand on est enfant, combien il est utile d'avoir quelqu'un qui vous répète: « Fais ceci », « ne fais pas cela », « doucement », « dépêche-toi », etc.

Petit à petit j'avais perdu les bonnes habitudes d'ordre et de propreté que maman m'avait enseignées. J'avais commencé par négliger ma chambre pour courir au plus presser; bientôt le désordre s'étendit à la maison tout entière puis à nos vêtements.

Lorsque tante Clarisse arriva, elle ne chercha pas à me faire des compliments que je ne méritais pas, mais elle savait que je n'étais qu'une petite fille et elle mit son bras autour de mon épaule en me disant: « On arrangera tout ça. » Mais, comme je me souviens bien d'une de ses premières remarques.

- Ma petite fille, quand on porte le nom d'une si jolie fleur, le moins que l'on puisse faire c'est d'essayer de lui ressembler.

- Mais maman, tu es tout fait comme une rose, dit gentiment Marie-Claude.

- Comment Tante Clarisse a-t-elle fait pour ne jamais gronder ni punir? C'est quelque chose que je n'ai jamais compris. Son idée du miroir a été vraiment ingénieuse.

- Quel miroir, Tonton?

- Maman va vous raconter cela.

- Un jour, en rentrant de l'école, la première chose qui nous frappa fut un immense miroir placé au-dessus de la cheminée dans la pièce où nous nous tenions pour faire nos devoirs et pour jouer en hiver. Naturellement, nous avons commencé par nous regarder, et nous avons continué à nous regarder... À force de nous regarder, nous nous sommes vus. Et les mains se mirent à lisser les cheveux, à redresser les cols, à nouer soigneusement les cravates. Et les yeux virent que les mains n'étaient pas très propres et les ongles pas du tout.

Au bout de deux jours, toute la maisonnée se présentait à la salle à manger avec des mains propres, des cheveux bien peignés, des cravates à leur place, et tante Clarisse nous accueillait avec un sourire reconnaissant.

- Et après?

- Après? Eh bien, tante Clarisse transporta le miroir dans la salle à manger. Là, le travail fut un peu plus long. On est toujours tellement occupé à table! Généralement c'est le voisin qu'on réussit à voir. Le miroir révéla des coudes sur la table, des couteaux en l'air, des dos ronds, des mentons gras, des yeux et de mains un peu trop avides...

-Te souviens-tu, Rose, que Roger voulait m'envoyer manger à la cuisine parce que je salissais la nappe et que deux fois au cours d'un repas, j'avais léché mon doigt?

- C'est vrai! Et moi, donc! Un matin, alors que j'aidais tante Clarisse aux travaux du raccommodage, machinalement je levai les yeux et je me vis dans la glace. Était-ce possible que cette tête mal peignée m'appartînt? Et le reste... une manche décousue, une jupe froissée. Il me fut impossible de continuer à coudre. Je montai dans ma chambre que je mis en ordre séance tenante, et je fis une toilette des grands jours. Lorsque je descendis, la différence était tellement grande que tante Clarisse ne put s'empêcher de s'écrirer: « Quelle jolie rose ». J'étais si contente, et si honteuse en même temps de donner tant de souci à notre bonne tante!

C'est ainsi que le miroir passa de pièce en pièce et que tante Clarisse a fait de nous non des enfants parfaits, mais agréables à voir et bien élevés.

- Et tu n'as plus laissé de désordre dans ta chambre, maman?

- Il a fallu plus d'une exhortation de tante Clarisse, car les mauvaises habitudes se prennent plus facilement qu'elles ne se perdent, mais en fin de compte j'y suis arrivée.

- Et quand arrive-t-elle, tante Clarisse?

- Dans deux heures, elle sera ici...

Instinctivement, Marie-Claude et Dany allèrent se placer devant la glace!