Le club des « B.C. »


Laurette et Annie, les jumelles, étaient comme on dit, dans tous leurs états. Que dirait maman quand l'histoire viendrait à ses oreilles?... Car Mademoiselle Clival serait bien obligée de faire son rapport. Ce n'était pas tellement la punition qu'elles redoutaient, mais bien que maman puisse avoir honte de ses filles et qu'elle en ait de la peine.

- Et tout cela est la faute de cette bavarde de Madeleine, clama Annie. Si encore elle n'était que bavarde! Mais elle ment par-dessus le marché!

- Puisque tu la connais si bien, Annie, pourquoi vas-tu bavarder avec elle? Surtout, pourquoi es-tu allée lui dire ce que tu avais vu chez les Bouchard? Tu sais très bien que la maison des Bouchard serait tout aussi agréable que n'importe quelle maison du village si Madame Bouchard n'était pas si pauvre et ne devait pas tellement travailler...

- Je sais bien, Laurette, que tu as raison. C'est tout de même vrai qu'Antoinette Bouchard n'est jamais très propre et a souvent des bas troués. Et puis, elle a mauvais caractère.

Tout en parlant, les fillettes étaient arrivées à l'école pour les leçons de l'après-midi. C'était une de ces écoles de grand village où tous les enfants se connaissaient, aussi Laurette et Annie avaient-elles de nombreuses petites amies.

Ce jour-là, la cour était silencieuse, car à la récréation précédente, Mademoiselle Clival avait remarqué qu'Antoinette Bouchard pleurait et qu'elle se tenait à l'écart avec sa petite soeur Simone. L'institutrice s'était approchée d'Antoinette, craignant qu'un nouveau malheur ne soit survenu dans la pauvre demeure. Au lieu de cela, elle eut le chagrin d'apprendre l'inconsciente cruauté de quelques-unes de ses élèves, car elle aimait toutes ses filles. Et, depuis la récréation du matin, la classe, coupable ou non, était sur des épines.

La rentrée de l'après-midi se fit sans bruit. Comme d'habitude, Mademoiselle Clival prit place devant son pupitre. Mais au lieu de dire: « Prenez vos cahiers d'arithmétique », elle resta un long moment silencieuse, regardant l'une après l'autre les fillettes qui composaient sa classe. Enfin, rompant le silence qui était devenu intolérable, elle dit:

- Mes enfants, je suis bien peinée de découvrir qu'une de vos camarades est malheureuse en classe, et cela parce qu'il y a ici de mauvaises langues qui s'exercent à son détriment. Vous méritez une sérieuse punition. Et pour que vous compreniez la laideur de votre conduite, je vais vous raconter l'histoire de cette noble famille que vous ne trouvez pas digne de vous. »

Et Mademoiselle Clival raconta la conduite héroïque d'Antoine Bouchard, le père d'Antoinette lors des bombardements qui eurent pour résultat la destruction presque totale de la localité dans laquelle il habitait, la perte de tout ce que sa famille possédait et finalement sa mort à la suite de ses blessures. Mais avant de mourir, il avait sauvé la vie de plusieurs personnes et celle de sa femme et de leurs cinq enfants.

Grâce aux secours qui leur avaient été donnés, mais qui étaient insuffisants, Madame Bouchard et ses enfants s'étaient installés depuis deux ans dans ce village où, pour nourrir ses enfants, elle faisait des journées de couture chez les cultivateurs de la région. Au village on les appelait « les sinistrés » et comme Madame Bouchard était trop occupée pour aller bavarder avec les voisines, elle n'était pas très aimée.

Il avait fallu tout le tact de Mademoiselle Clival et toute son ingéniosité pour faire accepter un peu d'aide à la famille et pour en connaître l'histoire, car les Bouchards étaient fiers et modestes.

Une émotion profonde s'était emparée de la classe et bien des yeux étaient mouillés, car au fond, ces fillettes n'avaient pas mauvais coeur. Mademoiselle Clival s'en aperçut et continua.

- Ce n'est pas la première fois que des histoires de médisances arrivent à ma connaissance. Quelque chose doit être fait sans tarder. Je désire surtout vous aider à vaincre cette mauvaise habitude qui s'infiltre de plus en plus dans notre classe. Je vous propose la fondation d'un club.

- Oui, oui! crièrent trente voix.

- Nous appellerons notre club le « Club des Bouches Cousues ». Toutes les fois que l'une d'entre vous commencera à médire de son prochain, que l'histoire qu'elle veut raconter soit vraie ou qu'elle ne le soit pas, l'interlocutrice dira rapidement ces mots: « Bouche Cousue » et se détournera d'elle. Comme il faut être au moins deux pour bavarder, j'ai l'impression que si vous êtes fidèles à votre promesse, nous aurons bientôt enrayé l'épidémie. Qu'en dites-vous, mes enfants?

- Nous sommes d'accord, Mademoiselle! Merci, Mademoiselle!

Et spontanément, les fillettes entourèrent Antoinette pour obtenir son pardon.

Le Club des « B.C. », comme on les appelle, est extrêmement actif et prospère, car ses membres zélés ne se contentent pas d'appliquer la loi à l'école, mais à la maison et en toute circonstance.

Bravo les « B.C. »!