Arlette apprend à faire plaisir


On se réjouit beaucoup, dans la famille du fermier, quand on sut qu'Arlette, la cousine des enfants qui demeurait à la ville allait venir faire une longue visite à la ferme.

- Elle n'a qu'une toute petite santé, dit maman. Je compte sur vous, mes enfants. Ne l'effarouchez pas, ne la brusquez pas et laissez-lui toujours la meilleure place.

Arlette arriva et charma tout le monde sans exception. Elle avait de si jolies boucles dorées et de si ravissantes robes! Et surtout, il y avait en elle quelque chose de si fragile que chacun se fit un devoir et un plaisir de la protéger.

- Veux-tu voir le jardin, demanda Lucienne? Il y a des quantités de groseilles et déjà quelques framboises. La semaine prochaine toutes les framboises seront mûres.

Le jardin des Garnier était un vrai jardin; pas seulement quelques arbustes épars, mais des massifs entiers de tout ce qu'on peut espérer trouver dans un verger des mieux fournis. Ce jardin était divisé par une large allée, bordée de chaque côté de plates-bandes de fleurs. Tout au bout, des roses trémières et des tournesols; au fond, les balustrades étaient tapissées d'odorant chèvrefeuille. Enfin, dans un coin ombragé s'épanouissaient de magnifiques pensées que les enfants appelaient « les pensées de maman » parce qu'ils croyaient que leur maman était la seule à posséder cette espèce de fleurs.

Arlette goûta les fruits.

- Je n'aime pas les groseilles, elles sont trop acides.

Je n'aime que les framboises.

Les enfants avaient pensé que tout le monde mangerait beaucoup de groseilles et quelques framboises, mais puisqu'Arlette n'aimait que les framboises, Lucienne, Henri et Françoise s'écorchèrent les mains et le visage pour faire plaisir à leur cousine qui mangeait tout ce qu'on lui apportait sans même dire merci. Après quoi, elle déclara qu'elle n'en voulait plus et que d'ailleurs les fruits n'étaient pas mûrs.

- Maman ne nous permet pas de cueillir les pensées sans qu'elle soit avec nous, dit la petite Françoise, parce qu'elle veut garder les plus belles pour la graine.

Arlette qui se proposait de faire un bouquet renfrogna son joli visage et boudeuse dit:

- Pas la peine de faire un bouquet si ce n'est pas permis de choisir les plus jolies fleurs.

On alla à l'escarpolette où Arlette eut la première place... et aussi la dernière, car elle se mit à bouder dès que ce fut le tour d'un de ses cousins. On joua à la raquette où Arlette se divertit fort aussi longtemps qu'elle gagna. Mais dès que la chance tourna, elle bouda, jeta sa raquette et ne voulut plus continuer.

La petite fille n'avait pas encore passé une journée à la ferme que ses cousins se demandaient si vraiment ce serait tellement délicieux d'avoir une cousine de la ville en visite, et avant la fin de la semaine chacun savait que ce ne l'était pas.

Arlette pouvait être très agréable, n'en doutez pas, quand tout allait selon son désir, quand on lui laissait faire exactement ce qu'elle souhaitait. Sinon... elle savait fort bien manifester son déplaisir. Jamais personne ne lui avait enseigné à tenir compte des désirs des autres, aussi n'était-ce pas toujours très facile pour les trois petits Garnier qui voulaient cependant faire plaisir à leur maman en traitant courtoisement leur cousine.

Un jour on organisa une promenade que les enfants attendaient depuis plusieurs jours et pour laquelle on avait fait de grands préparatifs. Au moment de partir, on s'aperçut qu'Arlette était chaussée de fines sandalettes.

- Chérie, il faut mettre des souliers de cuir, dit maman. Nous devrons marcher dans des endroits pierreux et peut-être humides.

- Alors, je ne vais pas à la promenade. Si je ne peux pas garder mes sandalettes, je reste à la maison.

Elle avait espéré produire son petit effet et elle y parvint.

- Ne fait pas cela, s'écria Lucienne. Si tu savais comme c'est beau où nous allons!

- Il a un étang pour pécher, dit Henri.

- ... et de bonnes choses dans les paniers chuchota Françoise.

- Hâte-toi Arlette, dit doucement sa tante. Nous n'attendons que toi.

- Non merci, tante Émilia, je préfère rester. Et Arlette monta dans sa chambre.

Tante Émilia prit place dans la voiture, au grand étonnement d'Arlette, et la voiture démarra. Arlette était déconcertée. Comment, on avait osé partir sans elle; on n'avait pas essayé de la gagner par des caresses!

À ce moment la vieille Margot vint enlever le couvert du petit déjeuner.

- Où sont-ils partis, demanda Arlette?

- Mais, à la promenade! Vous êtes bien sotte d'avoir boudé.

Alors, Arlette se mit à trépigner, à pleurer et à crier et elle se roula par terre tandis que Margot s'était assise et contemplait la scène en hochant la tête. Jamais Arlette n'avait fait une telle scène sans que toute la maison s'inquiétât. Margot, au contraire, restait là sans rien dire comme si cela lui était égal qu'elle pleure toute la journée. Elle ne savait que faire. Mais quand à force de crier sa gorge fut irritée, que son visage fut tout rouge et tout gonflé, elle se tut et regarda Margot. C'était ce que Margot attendait.

- Vous êtes jolie, maintenant!

Sa voix n'avait rien de moqueur. La vieille Margot était considérée comme un membre de la famille. Elle avait élevé Madame Garnier et vu naître chacun des trois enfants; on tenait compte de ce qu'elle disait.

- Avez-vous entendu? N'avez-vous pas honte de votre conduite? Vous êtes venue chez de braves gens qui font l'impossible pour vous donner de bonnes vacances; vos cousins vous cèdent sans cesse et se privent de leurs jouets favoris pour vous les prêter et c'est ainsi que vous les remerciez?

- Maman ne vous permettrait pas de ne parler ainsi!

- Si vous vous conduisez ainsi avec votre maman, elle doit être fière de vous! Et croyez-vous aussi que le Bon Dieu vous a donné un joli visage pour que vous le déformiez comme vous le faites par la colère? Vos paroles sont comme des crapauds et des serpents qui sortent de votre bouche. Et votre coeur! Est-ce que Jésus ne vous l'a pas donné pour que vous le remplissiez de douceur et de bonté afin d'être un sujet de joie pour tous ceux qui vous entourent?...

Margot n'eut pas besoin de continuer son discours.

Arlette s'était enfuie. Elle se jeta sous un pommier où la vieille servante la trouva endormie un peu plus tard.

- Pauvre petite, murmura-t-elle.

Quand l'heure du repas arriva, la petite fille trouva un appétissant menu et le plus doré des gâteaux préparés pour elle à la hâte. Les événements du matin ne furent même pas mentionnés et Arlette passa une après-midi très intéressante avec Margot qui lui raconta des histoires et lui apprit à faire des beignets.

Quand, à la fin de la journée, la voiture s'arrêta devant la ferme, Madame Garnier eut la joie d'ouvrir ses bras à une petite fille repentante qui murmura à son oreille: « Pardonne-moi, tante Émilia. Je vais essayer de ne plus recommencer. »

Arlette a essayé loyalement. La victoire n'a pas été remportée en une fois, mais la fin des vacances a été bien plus agréable que le commencement.