Ninette Apprend


Connaissez-vous Ninette? S'il faut se fier aux apparences, c'est une enfant absolument ravissante: de jolies boucles de soie brune, des yeux bruns rieurs et tendres tour à tour, une jolie peau dorée et des fossettes partout. On voit qu'il y a beaucoup de soleil dans le pays où elle est née.

Je voudrais vous dire que Ninette est la perfection même, hélas, en faisant une telle déclaration je mentirais, car Ninette a deux gros défauts qui font souffrir son entourage: elle est volontaire et capricieuse...

Le soleil peut briller dans ses yeux à l'heure où j'écris ces lignes; dans cinq minutes, absolument sans raison, il y grondera peut-être un terrible orage que toute la patience de maman pourra à peine calmer.

Ce matin, animée des meilleures intentions, Ninette a déclaré:

- Maman, je vais m'occuper de Bébé Jacques toute la journée; tu pourras te reposer.

Et maman a mis un doux baiser sur le front de sa chérie pour la récompenser de sa bonne idée.

Évidemment, je dois reconnaître que Ninette a voulu immédiatement mettre son projet à exécution:

Bébé Jacques devait être baigné à la minute, la salle de jeu balayée et époussetée tout de suite... Il fallait que maman donne ceci et encore cela.

Enfin, la grande soeur et le petit frère furent bientôt installés et de joyeux éclats de rire firent savoir à maman que tout allait bien. Se sentant soulagée, maman décida d'employer la petite demi-heure qui lui restait avant de préparer le repas à faire un peu de correspondance. Ce serait en même temps un repos inattendu.

Hélas! elle n'était pas assise depuis longtemps quand des cris perçants retentirent. Quand maman ouvrit la porte de la chambre, elle constata que Ninette n'avait rien négligé pour amuser son frère. Le contenu des tiroirs et des rayons s'étalait sur le sol, pêle-mêle. Quant à Bébé Jacques, il hurlait de toute la force de ses poumons parce que Ninette voulait le faire entrer de force dans une petite voiture de poupée et qu'il avait la sagesse de ne pas vouloir accepter.

- Tu es un peu fatiguée, ma chérie. Va dans ta chambre un moment et profites-en pour commencer à lire le beau livre de tante Maggie.

Le calme revenu, maman s'est remise au travail. Bientôt une petite joue brune est venue se frotter à sa manche. Maman qui comprend tout a deviné que sa petite fille regrettait d'avoir été sotte et tout s'est arrangé le mieux du monde.

* * *

Ninette est allée en vacances chez ses grands-parents où elle a retrouvé tante Maggie. Pour Ninette, il n'existe pas de tante plus belle, meilleure ou plus savante que tante Maggie. Et son rêve, c'est de ressembler un jour à sa tante. Seulement, je me demande un peu si elle en prend le chemin...

Chez grand-maman, c'est tante Maggie qui prépare les repas. Elle est vraiment un cordon bleu de premier ordre et n'a pas sa pareille pour servir les légumes d'une manière appétissante. Croyez-vous que Ninette apprécie cette peine? Même pas!

« Tante Maggie, les épinards ont un drôle de goût que je n'aime pas. » « Tante Maggie, j'ai trop de pommes de terre. » « Tante Maggie, maman ne m'oblige jamais à manger des haricots. » « Tante Maggie je préfère mon oeuf cuit sur le plat. » Et quand l'oeuf arrive, ou bien il est trop cuit, ou bien il ne l'est pas assez. C'est très désagréable parce que, d'une part Ninette ne mange pas suffisamment, et de l'autre parce qu'il faut souvent jeter de bons aliments. Enfin, les repas sont devenus un véritable cauchemar. Tante Maggie qui aime beaucoup Ninette s'est demandé comment elle pourrait l'aider à vaincre son vilain défaut, et voici ce qu'elle a fait. Au repas suivant, quand elle a mis le couvert, elle n'a disposé que trois assiettes sur la table. Ninette qui la regarde lui a dit :

- Tu te trompes, Tante Maggie.

- Que veux-tu dire, chérie?

- Il faut encore une assiette...

- Non, je ne me trompe pas; c'est bien trois assiettes qu'il faut sur la table.

Et Tante Maggie a changé de conversation.

Mais quand grand-papa et grand-maman ont été assis, quand Tante Maggie a été assise, Ninette à compris qu'il n'y avait pas de place à table pour elle et elle a senti son coeur devenir tout gros dans sa poitrine.

Tante Maggie s'en est bien aperçue; elle a attiré Ninette tout près d'elle et lui a dit:

- Vois-tu, chérie, tu n'aimes pas les épinards, ni les pommes de terre, ni les choux-fleurs, ni les pois, ni rien de ce que nous mettons dans ton assiette. C'est sans doute que tu n'as pas faim. C'est mal, tu le sais bien, de gaspiller de bons aliments alors que tant d'enfants dans le monde n'ont pas suffisamment à manger et nous ne voulons pas le faire. Il vaut mieux que tu ne viennes pas à table pour ce repas; tu auras peut-être faim ce soir. Va, je te permets d'aller jouer au jardin pendant que nous déjeunons.

Entre nous, il faut bien vous l'avouer, tante Maggie était tout aussi punie que Ninette, mais comme elle voulait absolument aider la petite fille, il n'y avait pas à hésiter.

Vous vous demandez comment l'histoire s'est terminée? Très bien. Vers la fin de l'après-midi, alors que Tante Maggie préparait le repas, Ninette est entrée à la cuisine et a dit:

- Tante Maggie, j'ai horriblement faim.

- J'en suis bien contente, Ninette. Mets le couvert pour quatre personnes, je te prie.

Inutile de vous dire que Ninette a trouvé les macaronis succulents, qu'elle a déclaré n'avoir jamais mangé de meilleur potage, etc., etc. Les vacances se sont poursuivies et terminées sans accroc et maman a écrit l'autre jour que depuis son retour à la maison, Ninette fait de grands efforts pour ressembler à Tante Maggie.

Franchement, je crois qu'elle y réussira. Et vous?