Compte les bienfaits de Dieu


Le petit, qui se montra dans l'encadrement de la fenêtre de la jolie villa, était bien renfrogné!

- Naturellement, on le fait exprès. Parce que je désire aller chez tante Berthe, la voiture doit aller au magasin. J'ai envoyé Marie faire poser un noeud bleu sur mon chapeau et la sotte n'a pas manqué de rapporter le chapeau garni de vert. Je n'ai vraiment pas de chance. C'est à croire que tout le monde se ligue pour me contrarier!

Marcelle allait donner libre cours à l'une de ses charmantes petites colères qui commençaient généralement par des trépignements et se terminaient par une crise de larmes, quand elle entendit le portail se refermer. Une vieille dame entrait. C'était une vieille dame souriante dont le visage tout ridé était encadré de boucles blanches. Immédiatement, Marcelle oublia sa colère et son visage fut transformé.

- Chère Mademoiselle Marie, quel plaisir de vous voir!

- Comment vas-tu, ma chérie? J'entre en passant pour te demander quelques-unes de tes belles fleurs pour une amie que je vais voir.

- Prenez-en autant que vous en voulez, Mademoiselle Marie. Elles ne font aucun bien au jardin. Laissezmoi seulement vous chercher des ciseaux.

Et bientôt les deux amies étaient au jardin, bavardant, tandis que le panier se remplissait rapidement. En réalité, c'était Marcelle qui parlait. Mademoiselle Marie se contentait d'écouter un déluge de plaintes et de paroles de mécontentement.

- Tout va de travers pour moi. Chaque fois que je fais des plans, je suis empêchée de les exécuter. J'en ai assez!

- Ne coupe plus de fleurs, chérie, cela suffit, dit Mademoiselle Marie, en posant sa main sur les boucles dorées. Voudrais-tu me rendre un grand service? Fais un joli bouquet de ces lys et porte-le de ma part chez Mademoiselle Louise Raymond, 13 rue des Noyers, au sixième, à gauche. C'est une de mes bonnes amies.

Marcelle hésita un instant, car cette rue se trouvait dans un quartier ouvrier où ses pieds aristocratiques ne s'étaient jamais posés. Mais elle avait bon coeur et elle aimait sa vieille amie, aussi promit-elle de faire tout de suite la commission.

- Je te remercie beaucoup, Marcelle. N'oublie pas les lys, et quand nous nous reverrons tu me raconteras tes impressions de cette visite.

« Je me demande pourquoi Mlle Marie envoie des fleurs dans un pareil trou », se disait Marcelle, en frappant à la porte d'une maison très modeste.

- Entrez, cria une voix joyeuse.

Serrant son bouquet contre elle, Marcelle entra dans une petite chambre presque pauvre, mais si propre que tout y reluisait. Dans un grand fauteuil, près de la fenêtre, une fillette à peu près de son âge était assise et tricotait.

- Voulez-vous prendre une chaise, dit-elle, en tournant son charmant visage vers la visiteuse. Je ne sais pas qui vous êtes, car je suis aveugle...

- Je suis Marcelle Allard, et je viens de la part de Mademoiselle Marie Gray porter des fleurs à Louise Raymond.

- C'est moi qui suis Louise. Comme c'est gentil de la part de Mademoiselle Marie de vous envoyer avec ce beau bouquet. Il est si frais, il sent si bon, que lorsque je l'approche de mon visage il me semble que je le vois. Asseyez-vous, Mademoiselle.

Et bientôt la plus amicale des conversations s'établit entre les deux jeunes filles.

- Êtes-vous toujours seule?

- Oh non! seulement pendant la journée, parce que maman travaille. Mais quand elle rentre tôt, en été, nous prenons l'autobus et nous allons dans la campagne. J'aime tellement toucher les plantes et les sentir!

- Quel dommage que vous ne puissiez pas voir les belles fleurs de notre jardin!

Le visage de Louise ne s'assombrit pas, au contraire.

- Le temps viendra où je verrai. Pour l'instant, je ne veux pas me plaindre de mon sort, car il fait si clair dans mon coeur! J'ai beaucoup de raisons d'être heureuse et chacun est très bon pour moi.

Marcelle commençait à comprendre pourquoi la bonne Mademoiselle Marie l'avait envoyée chez la petite aveugle. Elle qui avait tout reçu se plaignait continuellement et Louise qui semblait tellement démunie n'avait que des paroles de gratitude sur les lèvres!

Elle se leva, et, mettant un baiser sur la joue de sa nouvelle amie, elle lui dit: « Je reviendrai bientôt et je vous emmènerai passer toute une journée au milieu des fleurs de notre jardin. »

Ce fut le début d'une magnifique amitié et le début de la transformation de Marcelle. Mademoiselle Marie était bien contente, je vous l'assure.