Cela aurait pu mal finir


L'histoire que je vais vous raconter est une très vieille histoire. Elle est arrivée à ma mère et à sa soeur quand elles étaient petites filles. Ma mère se nommait Louise et sa soeur Betsy.

Louise et Betsy habitaient avec leurs parents et leurs frères dans une petite ville de Normandie, le premier étage d'une grande maison située au fond d'une cour. Contre le mur de la maison poussait une vigne très chétive qui, privée de soleil et de bonne terre, ne donnait que quelques grappes qui d'ailleurs arrivaient rarement à maturité.

Il y avait aussi au rez-de-chaussée, sur la cour, un teinturier qui, selon la vieille coutume, laissait ses grandes cuves de teinture refroidir dans la cour, généralement sous les fenêtres de Madame Milloux, la maman des petites filles. Et les petites filles avaient grand plaisir à regarder le teinturier, armé d'un long bâton, remuer les vêtements à teindre dans la cuve. Puis, quand la teinture était froide, toujours à l'aide du bâton, il enlevait les vêtements de la cuve pour les mettre à tremper dans une autre cuve remplie d'eau qui contenait du vinaigre.

Ce jour-là, on était en automne, et les fillettes étaient en vacances. Maman était allée aider son mari à l'atelier, car Monsieur Milloux était tailleur; les garçons étaient partis à la pêche et Louise et Betsy, ayant soigneusement terminé le travail que maman leur avait confié, regardaient à la fenêtre. Comme elles étaient au fond de la cour et qu'il y avait une maison devant la leur, tout ce qu'elles apercevaient au bout du couloir, c'étaient les pieds des passants. Pendant longtemps elles s'amusèrent, prétendant reconnaître les gens qui passaient à leur manière de poser les pieds ou à leurs chaussures. Et c'étaient de grands éclats de rire.

Mais, vous le savez, on se lasse bien vite de jouer trop longtemps au même jeu, aussi intéressant qu'il soit...

Soudain, Louise attira l'attention de sa soeur sur les maigres grappes de raisin qui poussaient contre le mur, au-dessous de la fenêtre.

- Si on attrapait une grappe?...

- Elles sont trop basses...

Et plus la grappe semblait inaccessible, plus le désir des enfants grandissait.

- J'ai une idée, dit Louise.

En général, il fallait se méfier des "idées" de Louise qui était intrépide et espiègle, aussi Betsy la regarda-t-elle avec une certaine crainte.

-Tu vas voir. Je vais attacher du gros fil à la fenêtre pour faire un appui. Si j'en mets assez ce sera solide. Je m'appuierai dessus pour me pencher hors de la fenêtre et pendant que je serai penchée tu me tiendras les pieds. Quand je crierai: « Ça y est! » tu tireras sur mes pieds. Tu vas voir si c'est facile!

Et Louise savourait déjà la grappe de raisin...

Le fil fut attaché solidement et, ravie de sa bonne idée, Louise se penche, étend la main et... l'on entend un plouf formidable. Naturellement, le fil s'est cassé, Louise est tombée la tête la première et elle se débat comme un poisson dans la cuve de teinture qui heureusement est froide et pas trop profonde.

Les cris des deux fillettes amenèrent sur les lieux le teinturier et les locataires puis, un peu plus tard, Madame Milloux qu'on était allé chercher. La maman eut bien de la peine à reconnaître sa fille dans ce petit tas noirâtre qui pleurait piteusement. On déshabilla la rescapée, on la plongea dans un baquet d'eau chaude et bien savonneuse et on la frotta énergiquement. Mais, le croiriez-vous, il fallut plusieurs séances semblables pour rendre à Louise sa vraie couleur. Pendant longtemps Louise détestait entendre prononcer les mots teinture et raisin, surtout quand ils étaient accompagnés d'un petit sourire plein de sous-entendus.

Je crois bien que ce jour-là Louise a commencé à comprendre qu'une désobéissance en entraîne toujours une autre, que la gourmandise est un bien vilain défaut et que surtout, tôt ou tard, on est puni pour le mal qu'on a fait. J'espère que la leçon lui a servi. Et vous?