A la manière de Tante Annette


Que se passe-t-il? Que se passe-t-il? s'écria tante Annette effrayée, en laissant tomber son tricot. Une pierre venait de traverser la vitre, l'évitait de justesse, brisait un joli vase, écorchait la tapisserie...

Tante Annette, tout le monde le sait, est la personne la plus douce et la plus patiente qui soit. Pourtant, à la vue de tous ces dégâts et en pensant à ce qui aurait pu arriver, elle fut indignée. Elle arriva à la fenêtre juste à temps pour voir un groupe de garçons disparaître au coin de la rue.

- Courez, courez, mes amis. Je vous retrouverai un jour. Et ce jour-là je vous donnerai une leçon dont vous vous souviendrez.

Tante Annette allait refermer la fenêtre quand elle aperçut un jeune garçon pauvrement vêtu qui, son béret à la main, attendait tout tremblant.

- Pardon Madame, c'est moi qui ai jeté la pierre, mais je ne voulais pas la jeter dans votre fenêtre...

- Comment, tu n'as pas voulu la jeter dans ma fenêtre? Veux-tu dire qu'elle s'est jetée toute seule?

- Je voulais la jeter dans la rue, mais Pierre Philpas m'a poussé le bras et la pierre est allée frapper dans votre fenêtre.

Tante Annette n'était plus très jeune; elle connaissait bien les enfants, les comprenait et les aimait. Elle vit tout de suite que le jeune garçon qui lui parlait disait la vérité. D'ailleurs, il ne s'était pas enfui comme les autres: c'était un bon point pour lui. Elle l'observa un moment puis l'invita à entrer.

- Vois-tu cela, dit-elle, en montrant tour à tour la fenêtre, le vase, la tapisserie. Voilà du beau travail. Qu'en dis-tu?

- Je le regrette beaucoup, Madame, dit l'enfant en pleurant.

- Qu'allons-nous faire?

- Je ne sais pas, Madame, mais je pourrais essayer de payer pour tout cela.

- Je voudrais bien savoir ce que tu peux payer?

En disant cela, tante Annette jetait un coup d'oeil sur les vêtements usagés de l'enfant.

- Je vends des journaux, le soir, et je pourrais essayer de vous apporter un peu d'argent chaque semaine.

- Comment te nommes-tu?

- Robert Martin.

- As-tu des parents?

- Mon père est mort, mais j'ai encore maman.

- Comment vivez-vous?

- Maman va coudre en journée et je vends des journaux pour lui aider.

- Et comment espères-tu me payer quelque chose?

- J'expliquerai tout à maman et je suis sûr, Madame, qu'elle me permettra de vous apporter au moins une partie de ce que je gagnerai.

- Entendu. On verra combien de temps tu tiendras parole.

- Combien dois-je vous payer, Madame, demanda Robert tout craintif?

- Nous allons voir. Disons cinquante francs pour la vitre et autant pour le vase quoique ce soit un très joli vase auquel je tenais beaucoup. Cela fait cent francs.

- Je vous promets, Madame, de vous apporter tout ce que je pourrai chaque semaine.

- C'est bien, mon garçon, tu peux t'en aller. Mais si tu veux éviter de nouveaux ennuis, cesse de fréquenter ce Pierre.

Le plus dur restait à faire. Robert qui aimait beaucoup sa maman savait qu'il fallait lui dire toute la vérité. Elle écouta jusqu'au bout son récit et, sans le gronder se mit à genoux avec lui, le confiant au bon Père céleste. Dès cet instant, Robert profita de toutes les occasions pour gagner un peu d'argent et chaque semaine Tante Annette le voyait arriver avec ses petites économies.

« Il a du bon », se dit-elle, la première fois qu'il vint. Et, quoique de semaine en semaine elle devint moins sévère lui offrant même une tartine et un verre de lait, elle ne manquait jamais d'accepter son argent et de le mettre en garde contre les mauvaises compagnies.

Enfin, la semaine de Noël arriva. Robert avait gagné de quoi payer le reste de sa dette. Le coeur léger il se rendait chez tante Annette qu'il avait appris à aimer malgré sa sévérité.

- Je crois que c'est la fin de la somme, Madame.

- Oui, mon garçon, tu as bien travaillé et je te félicite.

- Je voudrais vous demander encore une fois pardon, Madame. Cela ne m'arrivera plus.

- Je te pardonne de tout mon coeur.

Et, comme Robert allait sortir, elle ajouta:

- J'ai encore quelque chose à te dire. Attends-moi un instant.

Tante Annette ouvrit une armoire et sortit un grand carton qu'elle offrit à Robert. Il contenait un très joli costume chaud, un béret tout neuf, des vêtements de dessous, deux jolies chemises, des chaussettes tricotées par tante Annette et une paire de souliers. Robert croyait rêver et ne trouvait pas une seule parole à dire. Il lui semblait que dire "merci", c'était trop peu pour tout cela.

- Robert, voici ton cadeau de Noël. Je n'ai jamais eu l'intention de garder ton argent, mais je voulais savoir si tu étais digne de confiance. Tu as été honnête; ta maman peut être fière de toi. Dis-le-lui de ma part. Tu trouveras dans la poche de ta veste l'argent que tu as apporté chaque semaine. Reviens souvent me voir, car j'ai appris à t'aimer.

Je ne peux pas trouver de mots pour vous décrire la joie, la reconnaissance et les autres sentiments qui faisaient battre le coeur de Robert. Il lui semblait qu'il n'arriverait jamais à la maison tant il avait hâte de partager sa joie avec sa maman. Disons tout simplement que ce fut leur plus beau Noël.