Être soi-même


Ce serait tout de même bien agréable si l'on pouvait se fabriquer soi-même l'apparence que l'on désire avoir. Je vous assure, les amis, que j'aurais choisi de venir au monde avec des cheveux bouclés et la bosse des mathématiques!

À ces mots, la patrouille des Élans partit d'un grand éclat de rire, car Marc, le clown de la patrouille, avait des cheveux noirs et raides qui faisaient souvent les frais de l'amusement de la patrouille. Quant au talent de mathématicien de Marc, n'en parlons pas, mes amis, n'en parlons pas ...

- Oui, mais tu sais dessiner, dit Jean, tandis que moi, si j'ai dix pour les divisions, j'ai toutes les peines du monde à décrocher un deux en dessin.

- Dire qu'il y en a qui se plaignent alors que depuis six mois mon père me répète toutes les semaines qu'il m'achètera un vrai couteau scout quand j'aurai fait deux fois de suite ma dictée sans fautes. J'essaie pourtant, les gars, mais on dirait que les fautes s'écrivent toutes seules. Ce n'est pourtant pas sorcier d'écrire chaise et ongle. Eh bien, la semaine dernière j'ai écrit chaise avec un "z" et ongle avec un "h" ...

Cette conversation avait lieu entre trois Éclaireurs pendant une halte de la patrouille. Le Chef, apparemment endormi avait cependant tout entendu et, tournant la tête du côté des garçons, il leur dit en souriant:

- Je me demande si vous ne découvririez pas quelques petits inconvénients si vos souhaits étaient exaucés sur le champ et que vous puissiez vous donner l'apparence souhaitée et les talents qui vous semblent indispensables. Voulez-vous que je vous raconte une histoire qui n'est pas vraie, comme vous le verrez, mais qui m'a aidé quand j'étais enfant à être content de ce que je suis?

Au mot histoire le reste de la patrouille forma le cercle afin de ne rien perdre, car le Chef possédait un fonds inépuisable d'histoires, toutes plus intéressantes les unes que les autres. Il commença:

- Il était une fois un petit sapin qui vivait tout seul dans une forêt d'arbres qui avaient des feuilles tandis que lui avait des aiguilles, rien que des aiguilles. Cela l'ennuyait beaucoup, et il enviait, oh! combien, les feuilles des autres arbres.

- Tous mes camarades ont de belles feuilles, et moi je n'ai que ces misérables aiguilles. Je voudrais, pour leur faire envie, avoir des feuilles toutes en or!

« Et le croiriez-vous? Le lendemain matin, quand il se réveilla, il fut tout ébloui, car il était couvert de feuilles en or. Et le petit Sapin jubilait et se trouvait vraiment tout à fait à son goût. Tous les autres arbres le regardaient et se disaient les uns aux autres:

- Regardez, le petit Sapin, comme il est beau! Il est tout en or!

« Mais voilà qu'un maraudeur qui passait par là entendit la conversation et aperçut le petit Sapin tout en or. C'était justement ce qu'il lui fallait. Il attendit le soir et revint avec un grand sac; il cueillit toutes les feuilles du petit Sapin et ne lui en laissa pas une seule.

« Quand le pauvre petit Sapin se vit tout nu, il se mit à pleurer et dit:

- Je ne veux plus d'or. Quand les voleurs viennent, ils vous prennent tout et ne vous laissent rien. Je voudrais avoir des feuilles en verre. Personne ne les prendrait et je brillerais tout autant.

« Le lendemain, quand il s'éveilla, il était couvert de feuilles en verre. Et les arbres de la forêt s'écrièrent:

- Oh le petit Sapin, il est tout en verre!

« Hélas, le soir une tempête survint qui le secoua jusqu'à ses racines. Il eut beau supplier, le vent ne lui laissa pas une seule feuille. Aussi, quand le matin il se vit de nouveau tout dépouillé, il se mit à pleurer:

- Oh, si seulement je pouvais être comme mes camarades, avoir de jolies feuilles vertes!

« Et le matin suivant, croyez-le si vous le voulez, quand il s'éveilla, une fois encore son souhait avait été exaucé; il était couvert de jolies feuilles d'un vert tendre.

- Quel bonheur, s'écria-t-il, cette fois je suis bien tranquille; je ne crains plus rien.

« Et tous les arbres de la forêt, se montrant le petit Sapin, s'écrièrent:

- Le petit Sapin, il est comme nous !

« Mais voilà que dans la journée une chèvre vint promener ses chevreaux dans la forêt. Apercevant le petit Sapin, elle appela ses petits et leur dit:

- Venez mes petits, venez! Voici un arbre qui a été fait tout exprès pour vous. Mangez.

« Et les chevreaux mangèrent, mangèrent toutes les feuilles et n'en laissèrent pas une seule. Alors, le soir venu, le petit Sapin était bien triste, car une fois de plus il était tout nu.

- C'est inutile de vouloir porter des feuilles, dit-il.

On m'a volé les feuilles en or, le vent a brisé les feuilles en verre et la chèvre a mangé les autres. Si seulement je pouvais retrouver mes aiguilles, je serais bien content et je ne demanderais plus rien!

« Aussi, imaginez sa joie quand, le lendemain, il se réveilla couvert de ses vieux piquants. Il ne pouvait cesser de s'admirer et riait tout seul, si bien que les arbres de la forêt s'exclamèrent:

- Le petit Sapin, il est comme avant!

* * *

Et naturellement, ce fut Marc qui trouva le mot de la fin:

- Après tout, mes piquants ne sont pas si vilains que ça. Je m'en aperçois maintenant. Seulement, voilà, il faut que j'apprenne à les aimer et à m'en servir. Et c'est ça qui est difficile... Tant pis, j'essaierai.

Bravo Marco !