Carlos, chien fidèle


Monsieur Gomez possédait en Colombie d'immenses troupeaux d'alpagas. Il achetait les bêtes alors qu'elles étaient encore jeunes, les élevait, puis les revendait.

On lui apprit un jour qu'un millier de têtes de bétail était à vendre à une certaine distance de sa ferme. L'offre paraissait tellement intéressante, que Monsieur Gomez décida d'aller se rendre compte sur place.

Il fit seller son cheval, chargea son pistolet - car il faudrait voyager pendant plusieurs jours dans les montagnes des Andes, et les mauvaises rencontres étaient toujours possibles - se munit d'un portefeuille bien bourré - car les affaires se traitaient au comptant - et partit, accompagné de son chien fidèle, Carlos.

Tout se passa le mieux du monde pendant le voyage. Monsieur Gomez arriva à temps pour voir le marchand avec lequel il ne fit pas affaire, les bêtes n'étant pas aussi belles qu'on l'avait laissé espérer, et les prétentions du marchand étant excessives. Il demeura à l'auberge juste assez de temps pour se reposer ainsi que sa monture et son chien, fit ses provisions de retour, et se mit en route.

Au dernier jour du voyage, n'étant plus éloigné de sa maison que de quelques heures, il mit pied à terre pour se reposer. Il ôta son portefeuille de la cachette pratiquée dans la selle du cheval et le plaça sous une pierre qui devait lui servir d'oreiller. Il s'endormit profondément, veillé par le fidèle Carlos. Son voyage l'avait tellement fatigué qu'il dormit plus longtemps qu'il ne l'aurait fallu et fut surpris à son réveil de voir que le soleil baissait déjà à l'horizon. Vite, il se hâta de seller son cheval et, sifflant Carlos, il se mit en route.

Mais quelque chose d'inexplicable se passa. Non seulement Carlos ne voulut pas suivre son maître, mais encore il voulut l'empêcher de partir. Il se mit à aboyer et à sauter devant le cheval pour le retenir. Et naturellement, le cheval reculait au lieu d'avancer.

Surpris de cette attitude, Monsieur Gomez qui était très attaché à son chien lui parla d'abord doucement, le caressa, mais rien n'y fit. Monsieur Gomez voulut obliger son cheval à passer coûte que coûte, se disant que Carlos finirait bien par les suivre. Mais le chien, devinant les intentions de son maître, lui sauta à la gorge et faillit le mordre.

Monsieur Gomez était consterné et ne savait que faire. Son chien était-il devenu subitement enragé? Si c'était le cas, il vaudrait mieux le tuer pour qu'il ne fasse pas de mal.

Une fois encore, Monsieur Gomez essaya de partir, mais cette fois l'attaque de son chien fut tellement féroce qu'il eut peur. Alors, bien attristé, il descendit de son cheval, saisit son pistolet et tira. Puis, sans regarder en arrière, il reprit le chemin de la ferme.

Arrivé à la maison, la première chose dont il s'aperçut, c'est que son portefeuille ne se trouvait pas sous la selle du cheval; il l'avait oublié sous la pierre qui lui avait servi d'oreiller pendant son sommeil. En un instant, il comprit toute l'attitude de Carlos. Le chien avait vu son maître cacher l'argent et il s'était aperçu qu'il avait oublié de le reprendre. Et il avait employé le seul moyen dont il disposait pour attirer son attention. Et lui, le maître, n'avait pas compris et avait frappé son ami!

Sans s'accorder plus de repos, Monsieur Gomez enfourcha un autre cheval et partit à la recherche de son chien et de son portefeuille. Oh! comme il pria Dieu de lui permettre d'arriver à temps!

Quand il mit pied à terre, Carlos vivait encore; il s'était traîné près de la pierre et s'était couché dessus, bien décidé de garder jusqu'à la mort le portefeuille de son maître.

Comme vous auriez aimé voir la joie et la reconnaissance que Monsieur Gomez put lire dans les yeux de son chien quand, se penchant et le caressant, il lui dit : « Merci, merci, brave Carlos! »

Après avoir pansé sommairement l'animal blessé, Monsieur Gomez le prit dans ses bras et l'emporta à la maison, heureux d'avoir retrouvé son portefeuille et reconnaissant envers Dieu qui lui avait conservé un si précieux ami.