Il n'oublie personne


« Bénis papa, maman et Jean-Jacques, et guéris le papa de Marguerite, au nom de Jésus, Amen. » Et Nicole se releva d'un bond et d'un autre fut sur les genoux de sa tante.

- Tu crois, Tatie, qu'il n'y a pas de danger que le Bon Dieu oublie de guérir le papa de Marguerite? Parce que, tu sais, sa maman pleure et ils n'ont presque plus d'argent ...

- Sois tranquille, Nicole, Dieu n'oubliera pas. Il faut toujours lui faire connaître nos besoins et lui confier nos tourments.

- Même une petite fille de sept ans, Dieu l'entend? Et il n'oublie jamais, même quand ça ne paraît pas très important? Parce que tu sais, Tatie, même maman oublie quelquefois.

- Jésus n'oublie jamais ceux qui ont besoin de lui et lui demandent de leur venir en aide. Je me souviens si bien combien Dieu fut bon pour nous pendant la guerre et comment il répondit à nos prières ...

- Raconte!

- Nous nous trouvions dans une ville de France où le ravitaillement n'arrivait que très difficilement, si difficilement, que bien souvent la question du menu constituait un problème angoissant.

Nous étions quatre camarades travaillant au même endroit et nous avions décidé de mettre nos provisions en commun et de faire table commune. Si la chair était maigre, la bonne humeur était abondante, à tel point qu'on nous demanda même un jour de prendre un pensionnaire.

Nos petites provisions s'épuisaient rapidement et il n'y avait pas de nouvelles distributions en perspective. La bouteille à huile était presque vide. Or, nous n'avions absolument rien d'autre pour accommoder nos aliments. Michel, notre pensionnaire, était le plus inquiet, car n'étant pas habitué à compter sur Dieu, il mettait tout son espoir dans une distribution éventuelle. Nous essayâmes de lui faire partager notre confiance. Dieu nous enverrait l'huile dont nous avions besoin, nous en avions l'assurance; et même, il pouvait empêcher que la bouteille se vide. Tous les jours, Michel demandait à voir la bouteille et, d'une voix qui tremblait un peu, il constatait: « ça n'a pas l'air d'avoir diminué! »

Quelques jours plus tard, le mardi après-midi, on frappe à la porte de mon bureau. Je vais ouvrir et je me trouve en présence d'un Monsieur que j'avais vu quelquefois et qui me dit: « J'arrive de Nice et je vous apporte un petit cadeau. » Tu devines en quoi consistait le petit cadeau. C'était une bouteille de délicieuse huile d'olive!... Je n'oublierai jamais le visage de Michel lorsqu'au repas suivant il apprit comment Dieu nous avait exaucés. Il était si ému qu'il ne trouvait rien à dire.

Une autre fois, c'était pendant la semaine de Noël, les trois garçons étaient partis en vacances et nous restions seules, Odette et moi, pour passer les fêtes. Nous n'avions plus rien à manger et il faudrait attendre deux ou trois jours avant de recevoir les nouvelles feuilles de rationnement. Noël ne s'annonçait pas bien joyeux. C'était vendredi matin, j'avais eu besoin de sortir et je rentrais quand Odette m'accueillit par ces mots: « Il y a un gros paquet pour vous. » Ce paquet contenait au moins deux douzaines de petits pains au lait et autant de biscottes. Nous nous regardions, Odette et moi, n'osant croire que cette manne était pour nous au point qu'Odette alla voir dans les différents immeubles voisins si quelqu'un n'avait pas le même nom.

Odette ouvrait la bouche pour m'assurer que le paquet nous était bien destiné quand un nouveau coup de sonnette retentit. C'était encore un paquet, contenant cette fois un gros morceau de pain d'épices et un pot de miel.

- Qui vous avait envoyé tout cela?

- Nous n'avons jamais su exactement.

- Et vous avez quand même eu un joyeux Noël!

- Tu vois donc que Dieu n'est jamais trop occupé pour subvenir aux moindres besoins de ses enfants et que certainement il n'oubliera pas le papa de Marguerite. Dieu fait toujours ce qui vaut le mieux pour ses enfants, même quand il n'exauce pas nos prières de la manière que nous attendions...

Mais les dernières paroles de Tatie furent perdues, car Nicole s'était endormie en souriant. Et Tatie déposa entre les draps blancs un petit paquet tout rose qui ne s'éveilla même pas.