Pendant que Luther présentait au peuple allemand le volume ouvert des
saintes Écritures, Tyndale, poussé par l’Esprit de Dieu, en faisait
autant en Angleterre. La traduction de Wiclef, faite sur le texte
fautif de la Vulgate, n’avait jamais été imprimée, et le prix des
copies manuscrites était tellement élevé que seuls les riches et les
nobles pouvaient se les procurer. D’ailleurs, strictement proscrite
par l’Église, elle avait été peu diffusée. En 1516, un an avant
l’apparition des thèses de Luther, Érasme éditait sa version grecque
et latine du Nouveau Testament. C’était la première fois que la Parole
de Dieu était imprimée dans la langue originale. Dans ce travail, un
bon nombre d’erreurs des anciennes versions étaient corrigées, et le
sens du texte était plus clairement rendu. Cette édition amena les
gens cultivés à une meilleure compréhension de la vérité, et donna une
nouvelle impulsion à la Réforme. Mais le peuple était encore en grande
partie privé de la Parole de Dieu. En la lui donnant, Tyndale devait
achever l’oeuvre de Wiclef.
Ce savant docteur, ardent chercheur de la vérité, avait reçu
l’Évangile par le moyen du Nouveau Testament d’Érasme. Prêchant
hardiment ses convictions, il déclarait que toute doctrine doit être
éprouvée par les Écritures. À l’affirmation papiste que l’Église a
donné la Bible, et a seule le droit de l’interpréter, Tyndale
répliquait : « Savez-vous qui a enseigné à l’aigle à trouver sa proie?
Eh bien, ce même Dieu apprend à ses enfants à trouver leur Père dans
sa Parole. Loin de nous avoir donné les Écritures, c’est vous qui nous
les cachez; c’est vous qui brûlez ceux qui les enseignent, et qui, si
vous le pouviez, jetteriez au feu le Saint Livre lui-même. »
La prédication de Tyndale soulevait un grand intérêt, et beaucoup de
gens appréciaient la vérité. Mais les prêtres étaient sur le qui-vive;
le prédicateur n’avait pas plus tôt quitté une localité qu’ils
s’efforçaient, par leurs menaces et leurs calomnies, de démolir son
oeuvre. Ils n’y réussirent que trop souvent. « Que faire?
s’écriait-il. Pendant que je sème en un lieu, l’ennemi ravage le champ
que je viens de quitter. Je ne puis être partout à la fois. Oh! si les
chrétiens avaient en leur langue la sainte Écriture, ils pourraient
eux-mêmes résister aux sophistes. Sans la Bible il est impossible
d’affermir les laïques dans la vérité. »
Ses préoccupations se portèrent dès lors sur ce dernier objet. « C’est
dans la langue même d’Israël, se dit-il, que les Psaumes
retentissaient dans le temple de Jéhovah; et l’Évangile ne parlerait
pas parmi nous la langue de l’Angleterre?... L’Église aurait-elle
moins de lumière en plein midi qu’à l’heure de son aurore?... Il faut
que les chrétiens lisent le Nouveau Testament dans leur langue
maternelle. » Les docteurs et les prédicateurs de l’Église ne
s’entendaient pas entre eux; il fallait donc chercher la vérité dans
la Parole de Dieu elle-même. Tyndale ajoutait : « Vous suivez les uns
Duns Scot; les autres, Thomas d’Aquin; et tant d’autres encore... Or,
chacun de ces auteurs contredit l’autre! Comment donc discerner celui
qui dit faux de celui qui dit vrai?... Comment? Par la Parole de Dieu.
»
Peu après, au cours d’une dispute avec lui, un savant docteur
catholique s’écriait : « Mieux vaut être sans les lois de Dieu que
sans celles du pape. » À quoi Tyndale répliqua : « Je brave le pape et
toutes ses lois, et si Dieu m’accorde la vie, je veux qu’avant peu un
valet de ferme qui conduit sa charrue ait des Écritures une meilleure
connaissance que vous. » (Anderson, Annals of the English Bible, p.
39.)
Déterminé plus que jamais à donner le Nouveau Testament à son peuple
dans la langue du pays, il se mit aussitôt à la tâche. Chassé de chez
lui par la persécution, il se rendit à Londres où il put se livrer
quelque temps à son travail sans empêchement. Mais la violence des
papistes l’obligea de nouveau à prendre la fuite. Toute l’Angleterre
lui paraissant fermée, il résolut d’aller demander l’hospitalité à
l’Allemagne, et c’est dans ce pays qu’il commença l’impression de son
Nouveau Testament. Quand on lui défendait d’imprimer dans une ville,
il partait dans une autre. Deux fois, le travail dut être interrompu.
Il se rendit enfin à Worms, où, quelques années auparavant, Luther
avait plaidé la cause de la vérité devant la diète. Dans cette ville
ancienne, où résidaient beaucoup d’amis de la Réforme, Tyndale acheva
son travail sans nouvelle interruption. Trois mille exemplaires du
Nouveau Testament furent bientôt imprimés, suivis d’une seconde
édition, la même année.
Malgré la grande vigilance exercée par les autorités dans tous les
ports d’Angleterre, la Parole de Dieu pénétrait dans Londres par
différentes voies, et de là se répandait dans tout le pays. Les
ennemis de la vérité cherchèrent en vain à la supprimer. Un jour
l’évêque de Durham acheta à un libraire, ami de Tyndale, tout son
stock de Bibles et le livra aux flammes, espérant ainsi entraver la
diffusion du saint Livre. Ce fut le contraire qui arriva. Avec
l’argent de l’évêque, on put imprimer une nouvelle édition, meilleure
que la précédente. Lorsque, plus tard, Tyndale fut incarcéré, et qu’on
lui offrit la liberté à condition de révéler le nom des personnes qui
avaient contribué par leurs dons à l’impression des Bibles, il
répondit que l’évêque de Durham avait été son plus fort souscripteur;
en achetant à un bon prix tout le stock en magasin, il lui avait donné
les moyens d’aller courageusement de l’avant.
Livré, par trahison, entre les mains de ses ennemis, Tyndale passa
plusieurs mois en prison et finit par sceller son témoignage de son
sang; mais les armes qu’il avait préparées donnèrent à d’autres
soldats la possibilité de lutter avec succès jusqu’à nos jours.
Latimer soutenait du haut de la chaire qu’il faut lire la Bible dans
la langue du peuple. L’Auteur des saintes Écritures, disait-il, «
c’est Dieu lui-même », et l’Écriture participe de la puissance de son
Auteur. « Il n’y a ni roi, ni empereur, ni magistrat qui ne soit tenu
de lui rendre obéissance... Ne prenons pas de chemin de traverse; que
la Parole de Dieu nous conduise. Ne suivons pas la voie de nos pères,
et ne nous informons pas de ce qu’ils ont fait, mais de ce qu’ils
auraient dû faire. » (Latimer, First Sermon preached before King
Edward VI - Ed. Parker Soc.)
Deux fidèles amis de Tyndale, Barnes et Frith, se mirent à défendre la
vérité. Les deux RidLey et Cranmer suivirent. Ces chefs de la Réforme
anglaise étaient des savants, et la plupart d’entre eux avaient été
hautement estimés dans la communion romaine à cause de leur zèle et de
leur piété. Leur opposition à la papauté venait de ce qu’ils avaient
remarqué les erreurs du Saint-Siège. Leur connaissance des mystères de
Babylone ajoutait à la puissance de leur témoignage contre elle.
« Je vous poserai maintenant une étrange question, disait Latimer.
Savez-vous quel est le plus zélé de tous les prélats de
l’Angleterre?... Je vois que vous vous attendez que je vous le
nomme.... Eh bien! je vous le dirai.... C’est le diable. Cet
évêque-la, je vous l’assure, n’est jamais absent de son diocèse, et à
quelque heure que vous vous approchiez de lui, vous le trouvez à
l’oeuvre.... Partout où il réside, les mots d’ordre sont : 'À bas les
Bibles et vivent les chapelets! À bas la lumière de l’Évangile, et
vive la lumière des cierges, fût-ce en plein midi! À bas la croix de
Jésus-Christ qui ôte les péchés du monde, et vive le purgatoire qui
vide les poches des dévôts! À bas les vêtements donnés aux pauvres et
aux impotents, et vivent les ornements d’or et de pierres précieuses
prodigués à des morceaux de bois et de pierre! À bas les traditions de
Dieu, c’est-à-dire sa très sainte Parole, et vivent les traditions et
les lois humaines!' Oh! si seulement nos prélats voulaient s’employer
aussi activement à jeter la bonne semence de la saine doctrine, que
Satan à semer la nielle et l’ivraie! » (Latimer, Sermon of the
Plough.)
Le grand principe revendiqué par ces réformateurs -- celui que
soutenaient les Vaudois, Wiclef, Jean Hus, Luther, Zwingle et leurs
collaborateurs -- c’est l’autorité infaillible des saintes Écritures
en matière de foi et de morale. Ils déniaient aux papes, aux conciles
et aux rois le droit de dominer sur les consciences en matière
religieuse. Les Écritures étaient leur autorité, et c’est par elles
qu’ils éprouvaient toutes les doctrines et toutes les prétentions.
C’est la foi en Dieu et en sa Parole qui soutenait ces saints hommes
quand ils étaient appelés à monter sur le bûcher. « Ayez bon courage
», disait Latimer à ceux qui subissaient le martyre avec lui, alors
que leur voix était près de s’éteindre; « par la grâce de Dieu, nous
allumerons aujourd’hui en Angleterre un flambeau qui, j’en ai la
certitude, ne sera jamais éteint. » (Works of Hugh Latimer, vol. I, p.
13.)
En Écosse, la semence jetée par Colomban et ses collaborateurs n’avait
jamais entièrement disparu. Des siècles après que les églises
d’Angleterre eurent fait leur soumission à Rome, celles d’Écosse
conservaient leurs libertés. Au douzième siècle, toutefois, le papisme
s’établit dans ce pays et y exerça une autorité plus absolue qu’en
aucun autre. Nulle part les ténèbres ne furent plus denses. Néanmoins,
au sein de ces ténèbres, quelques rayons de lumière brillaient, qui
annonçaient l’aurore. Les Lollards, venus d’Angleterre avec les
saintes Écritures et les enseignements de Wiclef, firent beaucoup pour
conserver la connaissance de l’Évangile dans ce pays où chaque siècle
eut ses témoins et ses martyrs.
À l’aube de la Réforme, les écrits de Luther et la traduction anglaise
du Nouveau Testament de Tyndale pénétrèrent en Écosse. Inaperçus par
la hiérarchie, parcourant silencieusement monts et vaux, ces messagers
rallumèrent dans cette région le flambeau de la vérité sur le point de
s’éteindre, et démolirent ce qu’avaient accompli quatre siècles
d’oppression romaine.
Puis le sang des martyrs donna au mouvement un nouvel essor. Les chefs
papistes, s’apercevant soudain du danger qui menaçait leur cause,
firent monter sur le bûcher quelques-uns des plus nobles et des plus
respectés fils de l’Écosse. Ils ne parvinrent ainsi qu’à ériger une
chaire du haut de laquelle la voix de ces martyrs fut entendue de tout
le pays et inspira au peuple la détermination de secouer les chaînes
de Rome.
Hamilton et Wishart, aussi distingués par leur caractère que par leur
naissance, terminèrent leur vie sur le bûcher, suivis d’une foule de
disciples de plus humble origine. Mais du lieu où périt Wishart sortit
un homme que les flammes ne purent réduire au silence, un homme qui,
entre les mains de Dieu, devait porter le coup de grâce à la
domination du pape en Écosse.
John Knox -- tel était son nom -- se détourna des traditions et du
mysticisme de l’Église pour se nourrir de la Parole de Dieu. Les
enseignements de Wishart le confirmèrent dans sa détermination de
répudier Rome pour se joindre aux réformés persécutés. Pressé par ses
compagnons de prendre les fonctions de prédicateur, il reculait en
tremblant devant une telle responsabilité et ne l’assuma qu’après des
jours de retraite et de rudes combats intérieurs. Mais, dès lors, il
alla de l’avant avec une détermination et un courage qui ne se
démentirent pas un seul instant jusqu’à sa mort. Ce courageux
réformateur ne craignait pas d’affronter les hommes. Les feux du
martyre qu’il voyait flamber tout autour de lui ne faisaient
qu’enflammer son zèle. Indifférent à la hache du tyran constamment
levée au-dessus de sa tête, il n’en frappait pas moins à droite et à
gauche des coups, redoublés contre les murailles de l’idolâtrie.
Appelé devant la reine d’Écosse, en présence de laquelle le zèle de
plusieurs chefs de la Réforme avait fléchi, John Knox rendit un
témoignage inflexible à la vérité. Inaccessible aux flatteries, il ne
se laissa pas intimider par les menaces. La reine l’accusa d’hérésie.
Il avait, disait-elle, engagé le peuple à recevoir une religion
prohibée par l’État et avait ainsi transgressé le commandement de Dieu
enjoignant aux sujets d’obéir à leurs princes. Knox lui répondit
fermement :
« La vraie religion ne doit pas sa puissance originelle et son
autorité aux princes temporels, mais seulement au Dieu éternel; par
conséquent, les sujets ne sont pas tenus de conformer leur religion
aux caprices des princes. Car il arrive souvent que ceux-ci soient
plus ignorants de la vraie religion de Dieu que le reste du monde....
Si tous les fils d’Abraham avaient embrassé la religion de Pharaon
dont ils étaient sujets, je vous le demande, Madame, quelle eût été la
religion du monde? Ou encore si, aux jours des apôtres, tous les
hommes eussent été de la religion des empereurs romains, quelle
religion eût régné sur la face de la terre?... Vous le voyez donc,
Madame, si les sujets doivent obéissance à leurs princes, ils ne sont
cependant pas tenus de pratiquer leur religion. »
« Vous interprétez les Écritures d’une façon, dit la reine, et les
docteurs catholiques les interprètent d’une autre; qui faut-il croire,
et qui sera juge? »
« Il faut croire Dieu qui nous parle clairement dans sa Parole,
répondit le réformateur. Au-delà de ce qui est écrit, il ne faut
croire ni les uns ni les autres. La Parole de Dieu s’explique
elle-même; et s’il semble y avoir quelque obscurité dans un passage,
le Saint-Esprit, qui n’est jamais en contradiction avec lui-même,
s’exprime plus clairement dans un autre, de telle sorte que le doute
ne subsiste que pour ceux qui veulent obstinément demeurer dans
l’ignorance. » (Laing, Works of John Knox, vol. II, p. 281, 284.)
Telles étaient les vérités qu’au péril de sa vie l’intrépide
réformateur faisait entendre à la reine. Avec ce courage indomptable,
puisé dans la prière, il poursuivit les batailles de l’Éternel jusqu’à
ce que l’Écosse eût brisé le joug de la papauté.
L’établissement du protestantisme comme religion nationale en
Angleterre atténua la persécution sans toutefois l’abolir entièrement.
Le peuple avait renoncé à plusieurs des doctrines de Rome, mais il
conservait encore nombre de ses cérémonies. La suprématie du pape
avait été remplacée par celle du roi. Dans le culte, on était encore
bien éloigné de la pureté et de la simplicité évangéliques. Le grand
principe de la liberté religieuse était méconnu. Les souverains
protestants eurent rarement recours aux atrocités exercées par Rome
contre l’hérésie; toutefois, ils ne reconnaissaient pas à chacun le
droit de servir Dieu selon sa conscience. Il fallait accepter les
enseignements et suivre la forme de culte de l’Église établie; aussi,
des siècles durant, les dissidents furent-ils plus ou moins
cruellement traités.
Au dix-septième siècle, il était interdit au peuple, sous peine de
fortes amendes, de prison ou de bannissement, d’assister aux
assemblées non autorisées par l’Église. Des milliers de pasteurs
furent arrachés à leurs troupeaux. Les âmes fidèles, ne pouvant
renoncer à adorer Dieu à leur manière, se retrouvaient dans d’étroites
allées, dans de sombres greniers, et, à certaines saisons de l’année,
au milieu des bois et à minuit. C’est dans les profondeurs
protectrices des temples de la nature que ces enfants de Dieu se
réunissaient pour faire monter au ciel leurs louanges et leurs
prières. Mais, en dépit de toutes leurs précautions, une foule d’entre
eux furent appelés à souffrir pour leur foi. Les prisons regorgeaient.
Des familles étaient disloquées ou s’expatriaient. Mais Dieu était
avec ses enfants, et la persécution ne parvenait pas à réduire leur
témoignage au silence. D’ailleurs, un grand nombre d’entre eux,
contraints de traverser les mers, se rendirent en Amérique où ils
jetèrent les bases d’une république fondée sur le double principe de
la liberté civile et religieuse, qui a fait la sécurité et la gloire
des États-Unis.
On vit alors, comme aux jours des apôtres, la persécution contribuer
aux progrès de l’Évangile. John Bunyan, jeté dans une infecte prison,
au milieu de débauchés et de voleurs, y respirait néanmoins
l’atmosphère même du ciel, et écrivit là sa merveilleuse allégorie du
voyage du chrétien allant du pays de la perdition à la cité céleste.
Depuis plus de deux siècles, cette voix sortie de la prison de Bedford
ne cesse de remuer les coeurs. Les ouvrages de Bunyan, le Voyage du
chrétien et Grâce abondante, ont amené un grand nombre d’âmes sur le
sentier de la vie.
Baxter, Flavel, Aleine et d’autres hommes doués, cultivés, et d’une
vie chrétienne austère, se levèrent à leur tour pour défendre
vaillamment « la foi qui a été transmise aux saints une fois pour
toutes ». L’oeuvre accomplie par ces hommes proscrits par les
autorités civiles est impérissable. La Source de la Vie et la Méthode
de la Grâce, de Flavel, ont montré à des milliers d’âmes comment on se
donne à Jésus. Le Pasteur chrétien, de Baxter, a été en bénédiction à
ceux qui désiraient un réveil de l’oeuvre de Dieu, et son Repos
éternel des saints a fait connaître à de nombreux lecteurs « le repos
qui reste pour le peuple de Dieu ».
Un siècle plus tard, en un temps de grandes ténèbres spirituelles,
parurent de nouveaux porte-lumière; c’étaient Whitefield et les deux
Wesley. Sous la domination de l’Église établie, l’Angleterre avait
subi un déclin religieux qui l’avait ramenée à un état voisin du
paganisme. La religion naturelle constituait l’étude favorite du
clergé et renfermait presque toute sa théologie. Les classes
supérieures se moquaient de la piété et se flattaient d’être au-dessus
de ce qu’elles appelaient du fanatisme. Les classes inférieures
étaient plongées dans l’ignorance et le vice, et l’Église n’avait ni
le courage ni la foi nécessaires pour soutenir la cause chancelante de
la vérité.
La grande doctrine de la justification par la foi, si bien mise en
relief par Luther, était tombée dans l’oubli; elle avait cédé le pas à
la doctrine romaine du salut par les bonnes oeuvres. Whitefield et les
Wesley, membres de l’Église établie et honnêtes chercheurs de la grâce
de Dieu, avaient appris à la trouver dans une vie vertueuse et dans
l’observation des rites de la religion.
Un jour où Charles Wesley, gravement malade, attendait sa fin, on lui
demanda sur quoi reposait son espérance de vie éternelle. « J’ai servi
Dieu au mieux de mes connaissances », répondit-il. L’ami qui lui avait
posé cette question ne paraissant pas entièrement satisfait de la
réponse, Wesley se dit : « Quoi! mes efforts ne seraient pas une base
sufisante? Voudrait-il me priver de mes mérites? Je n’ai pas autre
chose sur quoi me reposer. » (John Whitehead, Life of the Rev. Charles
Wesley, p. 102 - 2e éd. améric. 1845.) Telles étaient les ténèbres qui
avaient envahi l’Église, voilant le dogme de l’expiation, ravissant au
Christ sa gloire et détournant l’attention des hommes de leur unique
espérance de salut : le sang du Rédempteur crucifié.
Wesley et ses collaborateurs furent amenés à comprendre que la vraie
religion a son siège dans le coeur, et que la loi de Dieu embrasse non
seulement les paroles et les actions, mais aussi les pensées. La
sainteté intérieure ne leur parut pas moins nécessaire que la
correction extérieure, et ils voulurent vivre une vie nouvelle. Par la
prière et la vigilance, ils s’efforçaient de combattre les
inclinations du coeur naturel. Pratiquant le renoncement, la charité,
l’humilité, ils observaient rigoureusement tout ce qui leur paraissait
susceptible de les aider à atteindre leur but, à savoir : un état de
sainteté qui assure la faveur de Dieu. Mais ils n’y parvenaient pas.
Leurs efforts ne les délivraient ni du poids terrible du péché, ni de
sa puissance. Ils passaient par l’expérience qui avait été celle de
Luther dans sa cellule d’Erfurt, obsédés par la question même qui
avait fait son supplice : « Comment l’homme serait-il juste devant
Dieu? »
(
Job 9.2 )
La flamme de la vérité divine qui s’était presque éteinte sur les
autels du protestantisme devait être ranimée par l’ancien flambeau que
les chrétiens de Bohême s’étaient transmis d’une génération à l’autre.
Après la Réforme, le protestantisme de Bohême avait été foulé aux
pieds par les sicaires de Rome. Tous ceux qui n’avaient pas voulu
renoncer à la vérité avaient dû s’expatrier. Quelques-uns d’entre eux,
ayant trouvé un refuge en Saxe, y avaient conservé leur foi. Ce furent
leurs descendants, les Moraves, qui communiquèrent la lumière à Wesley
et à ses associés. Voici dans quelles circonstances.
Après avoir été consacrés au saint ministère, Jean et Charles Wesley
furent envoyés en mission en Amérique. À bord de leur vaisseau se
trouvait un groupe de Moraves. De violentes tempêtes éclatèrent au
cours de cette traversée. Mis en présence de la mort, Jean Wesley
gémissait de ne pas être en paix avec Dieu, tandis que les Saxons, au
contraire, manifestaient une assurance et une sérénité auxquelles le
jeune clergyman était étranger.
« Depuis longtemps, écrivait-il plus tard, j’avais observé le grand
sérieux de leur maintien. Ils avaient donné des preuves constantes de
leur humilité en rendant aux autres passagers des services auxquels
les Anglais n’eussent pas voulu s’abaisser, et pour lesquels ils ne
désiraient ni n’acceptaient aucune rémunération. 'Il est bon,
disaient-ils, que notre coeur orgueilleux soit soumis à de telles
humiliations, car notre bon Sauveur a fait bien davantage pour nous.'
Chaque jour ils avaient manifesté une douceur à toute épreuve.
Étaient-ils heurtés, frappés ou jetés à terre, ils se relevaient
tranquillement, sans faire entendre la moindre plainte.
» Ils eurent bientôt l’occasion de prouver qu’ils étaient libres de la
crainte comme ils l’étaient de l’orgueil, de la colère et de la
rancune... Un jour, pendant un de leurs services religieux, la
tempête se déchaîna avec violence; les vagues, se précipitant sur le
navire, l’inondèrent et mirent en pièces la grande voile. Un cri de
détresse s’échappa de bien des poitrines. Les Moraves seuls ne
parurent pas émus; ils n’interrompirent pas même le chant du Psaume
qu’ils avaient commencé. Je demandai plus tard à l’un d’eux
: 'N’étiez-vous donc pas effrayés?' Il me répondit : 'Grâce à Dieu,
non.' -- 'Mais vos femmes et vos enfants n’avaient-ils pas
peur?' 'Non, reprit-il simplement; nos femmes et nos enfants n’ont pas
peur de mourir.' » (M. Lelièvre, John Wesley – 4e éd.- p. 72, 73.)
Arrivé à Savannah, Jean Wesley, lors d’un court séjour au milieu des
Moraves, fut vivement impressionné par leur vie chrétienne. Il exprime
en ces termes le contraste frappant d’un de leurs cultes avec le vain
formalisme des églises d’Angleterre : « La grande simplicité et la
solennité de cette scène me transportèrent dix-sept siècles en
arrière, au milieu d’une des assemblées présidées par Paul, le faiseur
de tentes, ou Pierre, le pêcheur : assemblée sans apparat, mais animée
par une démonstration d’esprit et de puissance. » (Id., p. 75.)
De retour en Angleterre, Wesley parvint, sous la direction d’un
prédicateur morave, à une claire intelligence de la foi qui sauve. Il
comprit que, pour obtenir le salut, il faut renoncer à ses propres
oeuvres et s’en remettre entièrement à « l’agneau de Dieu qui ôte le
péché du monde. » Lors d’une réunion de la société morave de Londres,
on lut une page de Luther sur le changement que l’Esprit de Dieu opère
dans le coeur du croyant. Cette lecture engendra la foi dans le coeur
de Wesley. « Je sentis, dit-il, que mon coeur se réchauffait
étrangement. J’eus la sensation que je me confiais en Jésus, en Jésus
seul pour mon salut; et je reçus l’assurance qu’il m’avait enlevé mes
péchés, oui, les miens, et qu’il me sauvait de la loi du péché et de
la mort. » (Id., p. 87.)
Il venait de passer de longues et mornes années de luttes, de
privations volontaires et de remords dans le seul dessein de trouver
la paix de Dieu; et maintenant, il l’avait trouvée; il venait de
découvrir que cette grâce, qu’il avait en vain demandée aux prières,
aux aumônes et aux actes d’abnégation, est un pur don accordé « sans
argent et sans aucun prix »!
Quand il fut affermi dans la foi en Jésus-Christ, Wesley conçut
l’ardent désir de répandre en tous lieux le glorieux Évangile de la
grâce gratuite de Dieu. « Je considère le monde entier comme ma
paroisse, par quoi je veux dire que partout où je me trouve, je
considère que j’ai le droit et le devoir strict d’annoncer la bonne
nouvelle du salut à tous ceux qui veulent m’entendre. » (Id., p.
118.)
Il persévéra dans sa vie de frugalité et de renoncement, où il ne
voyait plus la condition, mais la conséquence de sa foi; non la
racine, mais le fruit de la sainteté. La grâce de Dieu en Jésus-Christ
est le fondement des espérances du chrétien, et cette grâce se
manifeste par l’obéissance. Wesley consacra sa vie à la proclamation
des grandes vérités qu’il avait reçues : la justification par la foi
au sang expiatoire du Sauveur et la puissance régénératrice du
Saint-Esprit dans le coeur, vérités dont le fruit est une vie conforme
à celle de Jésus.
Whitefield et les deux Wesley avaient été préparés en vue de leur
mission par le sentiment vif et prolongé de leur état de perdition; en
outre, afin de pouvoir tout endurer comme de bons soldats du Christ,
ils durent passer par la fournaise du mépris et de la persécution, et
cela tant à l’université qu’après leur entrée dans le ministère. Par
dérision, leurs condisciples impies leur donnèrent, à eux et à leurs
amis, le nom de « méthodistes », dont s’honore aujourd’hui l’une des
plus puissantes Églises d’Angleterre et d’Amérique.
En leur qualité de membres de l’Église anglicane, ils étaient
fortement attachés aux formes de son culte; mais le Seigneur leur
présenta dans Sa Parole un idéal plus élevé. Le Saint-Esprit les
poussa à prêcher Jésus et Jésus-Christ crucifié; aussi la puissance
divine se manifesta-t-elle dans leurs travaux. Des milliers de
personnes, convaincues de péché, passèrent par une conversion réelle.
Et comme il fallait que ces brebis fussent protégées des loups
ravisseurs, et qu’il n’entrait pas dans l’intention de Wesley de
former une Église nouvelle, il organisa ses convertis en ce qu’il
appela la Branche méthodiste.
Une dure et mystérieuse opposition du côté de l’Église établie
attendait ces prédicateurs. Mais Dieu, dans Sa sagesse, veilla à ce
que la Réforme commençât au sein même de l’Église. Si elle était venue
du dehors, elle n’eût pu pénétrer là où elle était surtout nécessaire.
Comme les prédicateurs du réveil étaient eux-mêmes membres de
l’Église, et prêchaient sous son égide partout où ils en trouvaient
l’occasion, la vérité se faisait jour dans des milieux qui leur
fussent autrement restés fermés. Ainsi, certains membres du clergé se
réveillerent de leur torpeur, et devinrent de zélés pasteurs de leurs
paroisses. Des églises jusque-là pétrifiées par le formalisme
renaquirent à une vie nouvelle.
Au temps de Wesley, comme dans tous les siècles, on vit l’oeuvre de
Dieu s’accomplir par des hommes qui avaient reçu des dons différents.
Ils n’étaient pas d’accord sur tous les points de doctrine, mais,
comme ils étaient tous animés de l’Esprit de Dieu, ils se laissèrent
absorber par un seul et même objectif; gagner des âmes au Sauveur. Des
divergences d’opinion faillirent un moment provoquer une rupture entre
Whitefield et les Wesley; mais comme ils avaient acquis à l’école du
Seigneur un esprit d’humilité et de conciliation, la charité triompha.
Ils comprirent qu’ils n’avaient pas de temps à perdre en controverses,
alors que l’erreur et l’iniquité débordaient et que, de toutes parts,
les pécheurs allaient à la ruine.
Le chemin de ces serviteurs de Dieu était raboteux. Des hommes
influents et instruits s’opposaient à eux avec acharnement. Bientôt,
quelques membres du clergé leur manifestèrent une hostilité ouverte,
et les portes de l’Église se fermèrent au réveil et à ses adeptes. En
les dénonçant du haut de la chaire, le clergé déchaîna contre eux des
gens ignorants et pervers. Jean Wesley n’échappa à la mort que grâce à
des miracles répétés. Plusieurs fois, au milieu d’une populace
furieuse, alors que toute fuite semblait impossible, un ange, sous une
forme humaine, écarta la foule et conduisit le serviteur de Dieu en
lieu sûr.
Voici comment Wesley raconte la manière dont il fut arraché à une
meute de forcenés qui le poursuivaient : « Plusieurs tentèrent de me
précipiter sur le raidillon d’une colline, en se disant sans doute
que, si j’étais jeté à terre, il y avait peu de chance que je me
relevasse. Mais je ne fis ni un faux pas, ni la moindre glissade,
jusqu’à ce que je me trouvasse hors de leur atteinte.... Quelques-uns
voulurent en vain me saisir par le col ou par mes vêtements pour me
jeter à terre, un homme seulement arriva à s’emparer du pan de mon
habit, qui ne tarda pas à lui rester dans la main, tandis que l’autre
pan, dans lequel se trouvait un billet de banque, ne fut qu’à moitié
déchiré... Un robuste garnement qui se trouvait derrière moi brandit
à plusieurs reprises un fort gourdin de chêne au-dessus de ma tête;
s’il m’en avait asséné un seul coup, c’en eût été fait de moi. Mais
chaque fois, comme je ne pouvais aller ni à droite ni à gauche, le
coup était mystérieusement détourné... Un autre fendit la foule, le
poing levé sur moi; mais il le laissa retomber, me caressa la tête et
se contenta de dire : 'Comme il a les cheveux fins!' »
Wesley ajoute : « Les premiers dont les coeurs furent touchés étaient
les bandits de la ville, toujours prêts à faire un mauvais coup; l’un
d’eux avait été boxeur de profession dans les jardins-brasseries...
Avec quelle tendre sollicitude le Seigneur nous prépare insensiblement
à faire sa volonté! Il y a deux ans, un morceau de brique effleura mon
épaule. L’année suivante, une pierre me frappa entre les yeux. Le mois
dernier, j’ai reçu un coup, et deux ce soir : un avant d’entrer en
ville et l’autre après en être sorti; mais je n’ai ressenti ni l’un ni
l’autre. Le premier agresseur m’a frappé de toutes ses forces en
pleine poitrine; l’autre sur la bouche, avec tant de violence que le
sang a jailli; néanmoins, ces coups ne m’ont pas fait plus mal que si
j’avais été touché avec une paille. » (Wesley’s Works, vol. III,
p.297, 298.)
Les méthodistes de ce temps-là -- prédicateurs et fidèles -- étaient
en butte à la moquerie et à la persécution aussi bien de la part des
membres de l’Église établie que de celle des incrédules poussés par la
calomnie. Souvent brutalisés, ils étaient traînés devant les
tribunaux, où la justice, rare à cette époque, n’existait que de nom.
La populace allait de maison en maison, saccageant tout, s’emparant de
ce qui lui convenait, et maltraitant honteusement hommes, femmes et
enfants. Parfois, les gens disposés à briser les fenêtres et à piller
les maisons des méthodistes étaient convoqués par voie d’affiches et
se donnaient rendez-vous pour tel jour, à telle heure et à tel
endroit. Ce grossier déni des lois divines et humaines se pratiquait à
la vue des autorités. Cette persécution systématique était dirigée
contre une classe de personnes dont le seul crime était de chercher à
détourner les pécheurs du sentier de la perdition et à les faire
entrer dans celui de la sainteté!
Parlant des accusations portées contre lui et ses collaborateurs, Jean
Wesley s’exprime ainsi : « Certains affirment que notre doctrine est
fausse, erronée, enthousiaste; qu’on n’en a entendu parler que
récemment; que c’est du quakerisme, du fanatisme, du papisme. La
fausseté de toutes ces allégations a été démontrée maintes fois
jusqu’à l’évidence; il a été prouvé que chaque clément de cette
doctrine n’est autre que l’enseignement de l’Écriture tel que notre
Église le comprend. Or, si les Écritures sont vraies, cet enseignement
ne peut être ni faux, ni erroné.... D’autres disent : 'Leur doctrine
est trop étroite : ils font le chemin du ciel trop étroit. C’est là,
en effet, l’objection originelle : pendant un certain temps, elle a
été la seule; elle est au fond d’une foule d’autres qui prennent
différentes formes. Reste à savoir si nous faisons le chemin du ciel
plus étroit que notre Seigneur et ses disciples. Notre doctrine
est-elle plus stricte que celle des saintes Écritures? Considérons
seulement quelques passages clairs et précis : 'Tu aimeras le Seigneur
ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta
pensée.' 'Les hommes rendront compte au jour du jugement de toute
parole vaine qu’ils auront dite.' 'Soit que vous mangiez, soit que
vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout
pour la gloire de Dieu.'
» Si notre doctrine est plus stricte que cela, nous sommes blâmables;
mais vous savez -- et votre conscience vous le dit -- que ce n’est pas
le cas. Celui qui ose être d’un iota moins strict falsifie la Parole
de Dieu. L’administrateur des mystères de Dieu sera-t-il trouvé fidèle
s’il change quoi que ce soit au dépôt qui lui a été confié? Non, il
n’en peut rien supprimer ni rien adoucir. Il est sous l’obligation de
faire à tous cette déclaration : 'Je ne puis abaisser les Écritures à
votre fantaisie. Il faut ou monter à leur niveau, ou périr
éternellement.' C’est là la base réelle d’une autre accusation
populaire : notre 'manque de charité'. Manquons-nous réellement de
charité? Sous quel rapport? Ne donnons-nous pas de quoi manger à ceux
qui ont faim, et de quoi se vêtir à ceux qui sont nus? -- 'Non, ce
n’est pas ce que nous entendons : vous êtes parfaitement en règle sous
ce rapport; mais vous manquez de charité dans vos jugements : vous
vous imaginez qu’on ne peut être sauvé qu’en faisant comme vous.' »
(Id., p. 152, 153.)
Le déclin spirituel constaté en Angleterre avant les jours de Wesley
était dû en grande partie à l’enseignement de l’antinomianisme. (Du
grec anti -– contre -- et nomos –- loi.) Plusieurs affirmaient que, la loi
morale étant abolie par Jésus-Christ, l’enfant de Dieu, affranchi de «
l’esclavage des oeuvres », n’est plus tenu de l’observer. D’autres,
tout en admettant la perpétuelle obligation de la loi, déclaraient
qu’il était superflu d’exhorter les auditeurs à en observer les
préceptes, car ceux que Dieu a destinés au salut sont «
irrésistiblement contraints, par la grâce divine, de pratiquer la
piété et la vertu », tandis que ceux qui sont condamnés à la
réprobation « n’ont pas la force d’obéir à Dieu ».
D’autres encore, sous prétexte que « les élus ne peuvent ni déchoir de
la grâce, ni perdre la faveur de Dieu », en arrivaient à cette
conclusion, plus odieuse si possible, que « le mal qu’ils font n’est
pas réellement un péché; qu’il ne peut donc étre considéré comme une
violation de la loi divine, et que, par conséquent, ils n’ont lieu ni
de le confesser, ni d’y renoncer ». (McClintock and Strong’s
Cyclopedia, art. « Antinomians ».) Ils en déduisaient que certains
péchés, même les plus scandaleux, et « universellement regardés comme
des infractions flagrantes de la loi divine, ne sont pas des péchés
aux yeux de Dieu » s’ils sont commis par des élus, car « c’est une des
caractéristiques des élus de ne pouvoir rien faire qui déplaise à Dieu
ou qui soit défendu par sa loi! »
Ces doctrines monstrueuses sont essentiellement celles de certains
théologiens modernes qui nient l’existence d’une ligne de démarcation
immuable entre le bien et le mal, et considèrent la norme de la morale
comme dépendant de la société régnante et sujette, par conséquent, à
de continuels changements. Toutes ces théories sont inspirées par un
même esprit : celui qui, parmi les purs habitants du ciel, a tenté
d’abattre les justes restrictions imposées par la loi de Dieu.
La doctrine de la prédestination comprise dans le sens que le
caractère de tout homme a été irrévocablement fixé à l’avance, avait
amené beaucoup de gens à rejeter l’autorité de la loi de Dieu. Wesley
prouvait que cette doctrine, qui conduit à l’antinomianisme, est
contraire aux saintes Écritures. Il est écrit : « La grâce de Dieu,
source de salut pour tous les hommes, a été manifestée. » « Cela est
bon et agréable devant Dieu, notre Sauveur, qui veut que tous les
hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité.
Car il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les
hommes, Jésus-Christ homme, qui s’est donné lui-même en rançon pour
tous. »
(
Tite 2.11;
1 Timothée 2.3-6)
L’Esprit de Dieu,
libéralement répandu, peut mettre tout homme à même de saisir le
salut. C’est ainsi que Jésus est « la véritable lumière, qui, en
venant dans le monde, éclaire tout homme ».
(
Jean 1.9)
Ceux qui ne parviennent pas au salut sont ceux qui refusent
volontairement le don de la vie.
Voici ce que Wesley répondait à ceux qui prétendaient que le Décalogue
a été aboli à la mort de Jésus avec la loi cérémonielle : « Jésus n’a
pas aboli la loi morale des dix commandements dont les prophètes ont
revendiqué la sainteté. L’objet de sa venue n’était pas d’en révoquer
une partie quelconque. Cette loi -- fermement établie comme un fidèle
témoin qui est dans le ciel -- ne peut être abrogée. Elle existe dès
le commencement du monde, ayant été écrite, non sur des tables de
pierre, mais dans le coeur des hommes quand ils sont sortis des mains
du Créateur. Et bien que ses caractères, tracés du doigt de Dieu,
soient maintenant profondément altérés par le péché, ils ne pourront
être entièrement effacés, aussi longtemps qu’il restera en nous
quelque conscience du bien et du mal. Toutes les parties de cette loi
restent obligatoires pour la famille humaine et dans tous les siècles.
Elle ne dépend ni des temps, ni des lieux, ni des circonstances; elle
repose sur la nature de Dieu, sur celle de l’homme et sur leurs
immuables relations mutuelles.
» 'Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir.' Sans l’ombre
d’un doute, le sens de ces paroles de Jésus (d’après le contexte) est
le suivant : Je suis venu établir la loi dans sa plénitude, en dépit
de toutes les gloses humaines. Je suis venu mettre en pleine lumière
tout ce qu’elle pouvait contenir d’obscur, révéler le sens véritable
de chacune de ses déclarations, et montrer la longueur, la largeur et
toute l’étendue de chacun de ses commandements, ainsi que leur
hauteur, leur profondeur, la pureté et l’inconcevable spiritualité de
toutes ses sentences. » (Wesley’s Works, sermon 25.)
Wesley enseignait que l’harmonie est parfaite entre la loi et
l’Évangile. « Entre la loi et l’Évangile existent les rapports les
plus intimes qu’il soit possible d’imaginer. D’une part, la loi
prépare la voie à l’Évangile et nous y conduit; d’autre part,
l’Évangile nous ramène à une plus parfaite observation de la loi. Par
exemple, la loi enjoint l’amour de Dieu et du prochain, la douceur,
l’humilité, la sainteté. Or, nous nous sentons incapables d’y
atteindre; 'aux hommes cela est impossible'; mais Dieu nous a promis
de nous donner cet amour et de nous rendre humbles, doux, saints; à
nous de nous saisir de cet Évangile, de cette bonne nouvelle; il nous
est fait selon notre foi; et 'la justice de la loi sera accomplie en
nous' par la foi en Jésus-Christ...
» Au premier rang des ennemis de l’Évangile, disait Wesley, il faut
placer ceux qui, ouvertement et explicitement, 'parlent mal de la loi
et jugent la loi'; ceux qui enseignent aux hommes à violer (ébranler,
supprimer, renverser) non seulement un seul, fût-ce le plus petit ou
le plus grand des commandements, mais tous... Ce qu’il y a de plus
surprenant en tout ceci, c’est que les victimes de cette puissante
séduction s’imaginent réellement honorer Jésus-Christ en renversant Sa
loi, et magnifier Son sacerdoce en détruisant Sa doctrine. Ils
l’honorent à la manière de Judas, qui lui disait: 'Salut, Maître', et
lui donnait un baiser. Avec tout autant d’à-propos, Jésus peut dire à
chacun d’eux : 'C’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme?'
Abolir une partie quelconque de Sa loi sous prétexte de hâter les
progrès de Son Évangile équivaut à Le trahir par un baiser et à parler
de Son sang purificateur tout en Lui ravissant Sa couronne. Comment
donc pourra-t-il se soustraire à cette accusation, celui qui,
directement ou indirectement, prêche la foi de façon à dispenser les
hommes d’une parcelle quelconque de leur obéissance, et qui présente
le Sauveur de manière à annuler ou affaiblir le moindre des
commandements de Dieu? » (Ibid.)
Certains docteurs enseignaient que la prédication de l’Évangile tenait
lieu de loi. Wesley leur répondait: « Nous le nions absolument. Elle
ne tient pas lieu du tout premier objet de la loi, qui est de
convaincre de péché, de réveiller ceux qui dorment encore sur le seuil
même de l’enfer. L’apôtre Paul déclare que 'c’est la loi qui donne la
connaissance du péché'; or, l’on n’éprouve le besoin du sang
expiatoire du Sauveur que quand on a été convaincu de péché... 'Ce ne
sont pas ceux qui se portent bien', remarque notre Seigneur lui-même,
'qui ont besoin de médecin, mais les malades'. Il est absurde de
proposer un médecin à ceux qui se portent bien, ou qui, du moins, se
croient bien portants. Il faut d’abord les convaincre qu’ils sont
malades; autrement, ils ne vous sauront pas gré de vos bons offices.
Il est également absurde de parler du Sauveur à ceux dont le coeur n’a
pas encore été brisé. » (Id., sermon 35.)
Ainsi, tout en prêchant l’Évangile de la grâce de Dieu, Wesley, à
l’instar de son Maître, s’efforçait de « rendre sa loi grande et
magnifique ». Il s’acquitta fidèlement de la tâche que le Seigneur lui
avait confiée et il lui fut permis d’en contempler les glorieux
résultats. À la fin d’une vie longue de plus de quatre-vingts ans --
plus d’un demi-siècle de ministère itinérant -- ses partisans déclarés
se chiffraient à plus d’un demi-million. Mais la multitude d’âmes
arrachées à la ruine et à la perdition par le moyen de son labeur, et
toutes celles que ses enseignements ont amenées à une vie chrétienne
plus profonde, ne seront connues que dans le royaume éternel. La vie
de Wesley offre à tout chrétien un enseignement d’une valeur
incalculable. Plût à Dieu que la foi et l’humilité, le zèle
inlassable, l’abnégation et la vraie piété de ce serviteur de Dieu
fussent l’apanage des églises de nos jours! »