L’une des plus nobles manifestations en faveur de la Réforme fut la
protestation des princes chrétiens d‘Allemagne à la diète de Spire, en
1529. Le courage, la foi et la fermeté de ces hommes de Dieu ont
assuré la liberté de conscience aux siècles suivants. Cette
protestation mémorable, dont les principes constituent « l’essence
même du protestantisme », donna son nom aux adhérents de la Réforme
dans le monde entier.
Malgré l’édit de Worms déclarant Luther hors la loi et prohibant sa
doctrine, le régime de la tolérance religieuse avait jusque-là prévalu
dans l’empire. La divine Providence avait tenu en échec les forces
opposées à la vérité. Chaque fois que Charles Quint, bien déterminé à
étouffer la Réforme, étendait la main, le coup était détourné. À
plusieurs reprises déjà, la perte de ceux qui osaient résister à Rome
avait paru imminente; mais, au moment critique, une diversion
survenait : ou bien c’étaient les armées turques qui faisaient leur
apparition sur la frontière orientale; ou bien c’étaient le roi de
France et le pape lui-même qui, jaloux de la puissance croissante de
l’empereur, lui faisaient la guerre. Les luttes et les complications
internationales donnaient ainsi à la Réforme le temps de se consolider
et de s’étendre.
Le moment vint pourtant où les rois catholiques s’entendirent pour
faire cause commune contre la Réforme. La première diète de Spire, en
1526, avait laissé à chaque état pleine liberté en matière religieuse
jusqu’à la convocation d’un concile général. Mais dès que le danger
qui lui avait arraché cette concession fut passé, l’empereur
s’empressa de convoquer à Spire, en 1529, une seconde diète dont le
but était d’extirper l’hérésie. Il fallait tâcher d’engager les
princes à se liguer à l’amiable pour étouffer l’hérésie; si ce plan
échouait, Charles Quint était prêt à tirer l’épée.
Grande était la joie des partisans de Rome. Ils vinrent en grand
nombre à Spire en 1529, manifestant ouvertement leur hostilité contre
les Réformés et leurs protecteurs. « Nous sommes l’exécration et la
balayure du monde, disait Mélanchthon, mais Jésus-Christ surveille Son
pauvre peuple et le sauvera. « On alla jusqu’à défendre aux princes
réformés présents à la diète de faire prêcher l’Évangile dans leur
domicile particulier. Mais la population de Spire avait soif
d’entendre la Parole de Dieu et, en dépit de cette interdiction, des
milliers d’auditeurs accouraient aux services qui avaient lieu dans la
chapelle de l’électeur de Saxe.
Cela suffit pour précipiter la crise. Un message impérial annonça à la
diète que la résolution assurant la liberté religieuse ayant été
l’occasion de grands désordres, l’empereur en exigeait l’annulation.
Cet acte arbitraire jeta l’indignation et l’alarme parmi les princes
évangéliques. L’un d’eux s’écria : « Le Christ est de nouveau tombé
entre les mains de Caïphe et de Pilate. » Le langage des romanistes
redoublait de violence. « Les Turcs valent mieux que les Luthériens,
disait Faber; car les Turcs observent les jeûnes et les Luthériens les
violent. S’il faut choisir entre les saintes Écritures de Dieu et les
vieilles erreurs de l’Église, ce sont les premières qu’il faut
rejeter. » « Chaque jour, en pleine assemblée, écrivait Mélanchthon,
Faber nous lance quelque nouveau projectile. »
La tolérance religieuse avait été légalement reconnue, les États
évangéliques étaient résolus à défendre leurs droits. Luther, qui se
trouvait encore sous le coup de l’édit de Worms, ne put paraître à
Spire; mais il y était remplacé par ses collaborateurs et par des
princes que Dieu avait suscités pour soutenir sa cause en cette
occurrence. Le noble Frédéric de Saxe, protecteur de Luther, était
mort; mais le duc Jean, son frère et successeur, avait joyeusement
accueilli la Réforme; et, bien que pacifique, il déployait une grande
énergie et un grand courage quand il s’agissait des intérêts de la
foi.
Les prélats exigeaient que les États réformés se soumissent
implicitement à la juridiction romaine. Quant aux réformateurs, ils se
réclamaient de la liberté qui leur avait été octroyée. Ils ne
pouvaient admettre que les États qui avaient embrassé la Parole de
Dieu avec enthousiasme fussent de nouveau placés sous le joug de
Rome.
On finit par proposer le compromis suivant : là où la Réforme n’avait
pas été établie, l’édit de Worms devait être rigoureusement appliqué;
mais « là où l’on ne pourrait l’imposer sans risque de révolte, on ne
devait introduire aucune réforme, ni toucher à aucun point
controversé; la célébration de la messe devait être tolérée, mais on
ne permettrait à aucun catholique d’embrasser le luthéranisme ". Ces
mesures furent adoptées par la diète à la grande satisfaction du
clergé catholique.
Si cet édit était entré en vigueur, « la Réforme n’eût pu ni s’établir
dans les lieux où elle n’avait pas encore pénétré, ni s’édifier sur de
solides fondements dans ceux où elle existait déjà; la restauration de
la hiérarchie romaine... y eût infailliblement ramené les anciens
abus. La moindre infraction faite à une ordonnance aussi vexatoire eût
fourni aux papistes un prétexte pour achever de détruire une oeuvre
déjà fortement ébranlée. La liberté de la parole eût été supprimée.
Toute conversion nouvelle allait devenir un crime. Et l’on demandait
aux amis de la Réforme de souscrire immédiatement à toutes ces
restrictions et prohibitions. » Les espérances du monde semblaient
être sur le point de s’écrouler.
Réunis en consultation, les membres du parti évangélique se
regardaient avec stupeur. Ils se demandaient, l’un à l’autre : « Que
faire? » De très graves intérêts étaient en jeu pour le monde. « Les
chefs de la Réforme se soumettront-ils? Accepteront-ils cet édit? Il
serait facile, à cette heure de crise, de faire un faux pas. Que de
bonnes raisons, que de prétextes plausibles n’eût-on pas pu trouver
pour se soumettre! On assurait aux princes luthériens le libre
exercice de leur religion. Le même droit était accordé à tous ceux de
leurs sujets qui avaient adopté la Réforme avant l’édit. Cela ne
devait-il pas les satisfaire? Combien de périls la soumission
n’épargnerait-elle pas? En revanche, à quels dangers et à quels
hasards la résistance ne devait-elle pas les exposer! Qui sait les
avantages que l’avenir peut nous apporter? Acceptons la paix;
emparons-nous du rameau d’olivier que Rome nous tend; et pansons ainsi
les plaies de l’Allemagne. C’est par de semblables raisonnements que
les réformateurs eussent pu justifier une ligne de conduite qui eût
assuré, à brève échéance, la ruine de la cause protestante.
« Fort heureusement, ils ne perdirent pas de vue le principe mis à la
base de l’accord proposé. Quel était ce principe? C’était, pour Rome,
le droit de contraindre les consciences et d’interdire le libre
examen. La liberté de conscience était bien assurée aux princes
réformés et à leurs sujets, mais comme une faveur spéciale et non pas
comme un droit. À part ceux qui étaient compris dans cette exception,
tous restaient sous le joug de l’autorité; Rome continuait à être le
juge infaillible de la foi. La conscience était éliminée. Accepter le
compromis proposé, c’était admettre que la liberté de conscience
n’était légitime que dans la Saxe réformée et que, pour le reste de la
chrétienté, le libre examen et la profession de la foi réformée
étaient des crimes dignes de la prison et du bûcher. Pouvait-on donner
des limites géographiques à la liberté religieuse? Allait-on admettre
que la Réforme avait fait son dernier converti, qu’elle avait conquis
son dernier arpent, et que, partout ailleurs, l’empire de Rome devait
être éternel? Les réformateurs allaient-ils devenir complices de la
mort de centaines et de milliers de gens qui, au terme de cette
convention, devaient être immolés dans tous les pays soumis à l’Église
romaine? Allaient-ils, à cette heure suprême, trahir la cause de
l’Évangile et les libertés de la chrétienté? » (Wylie, liv. IX, chap.
xv.) « Non! Plutôt tout endurer, tout sacrifier, jusqu’à leurs États,
leur couronne et leur vie! »
« Rejetons cet arrêté, dirent les princes; dans les questions de
conscience, la majorité n’a aucun pouvoir. » « C’est au décret de
1526, ajoutèrent les villes, que l’on doit la paix dont jouit
l’empire; l’abolir, c’est jeter l’Allemagne dans le trouble et la
division. Jusqu’au concile, la diète n’a d’autre compétence que de
maintenir la liberté religieuse. « Protéger la liberté de conscience,
voilà le devoir de l’État et la limite de son autorité en matière
religieuse. Tout gouvernement civil qui, aujourd’hui, tente de régler
ou d’imposer des observances religieuses abolit le principe pour
lequel les chrétiens évangéliques ont si noblement combattu.
Déterminés à briser ce qu’ils appelaient « une audacieuse opiniâtreté
», les papistes commencèrent par semer la division parmi les partisans
de la Réforme, en intimidant ceux qui ne s’étaient pas encore
ouvertement déclarés en sa faveur. Les représentants des villes
libres, appelés à comparaître devant la diète, et mis en demeure de
déclarer s’ils acceptaient les termes de l’arrêt, demandèrent en vain
un délai. Le vote prouva que près de la moitié d’entre eux étaient
pour la Réforme. Ceux qui se refusaient ainsi à sacrifier la liberté
de conscience et les droits du libre-examen ne se dissimulaient pas
qu’ils s’exposaient aux critiques, à la condamnation et à la
persécution. « Il faudra, dit l’un d’eux, ou renier la Parole de Dieu,
ou... être brûlés. »
Le roi Ferdinand, représentant de l’empereur à la diète, comprit que,
s’il ne réussissait pas à amener les princes à accepter et à soutenir
le décret, celui-ci occasionnerait de sérieuses divisions. Et se
doutant bien qu’user de la contrainte avec de tels hommes, c’était les
rendre plus déterminés encore, il tenta de les persuader, et « supplia
les princes d’accepter le décret, les assurant que l’empereur leur en
saurait un gré infini ». Ces hommes courageux, s’inclinant devant une
autorité supérieure à celle des rois de la terre, répondirent avec
calme : « Nous obéirons à l’empereur dans tout ce qui peut contribuer
au maintien de la paix et à l’honneur de Dieu. »
Sans tenir compte de cette déclaration, le roi annonça enfin, en
pleine diète, « que l’édit allait être rédigé sous forme de décret
impérial ». Puis il annonça à l’électeur de Saxe et à ses amis qu’ «
il ne leur restait plus qu’à se soumettre à la majorité ». Cela dit,
il se retira de l’assemblée, sans donner aux réformateurs l’occasion
de lui répondre. En vain, ils lui envoyèrent une députation pour le
prier de revenir. « C’est une affaire réglée, répondit le roi, il n’y
a plus qu’à se soumettre. »
Bien que le parti impérial sût que les princes chrétiens étaient
déterminés à considérer les saintes Écritures comme supérieures aux
doctrines et aux lois humaines, et que là où ce principe était reconnu
l’autorité du pape serait tôt ou tard abolie, il croyait que la cause
de l’empereur et du pape était la plus forte. Si les réformateurs
avaient compté sur le seul secours de l’homme, ils eussent été aussi
impuissants que les partisans du pape le supposaient. Mais leur force
allait se révéler. Ils en appelèrent « du décret de la diète à la
Parole de Dieu, et de l’empereur Charles à Jésus-Christ, le Roi des
rois et le Seigneur des seigneurs ».
Sans tenir compte de l’absence de Ferdinand qui n’avait pas respecté
leur liberté de conscience, ils rédigèrent et présentèrent sans délai
devant l’assemblée nationale la solennelle déclaration suivante :
« Nous PROTESTONS par les présentes, devant Dieu, notre unique
Créateur, Conservateur, Rédempteur et Sauveur, qui un jour sera notre
Juge, ainsi que devant tous les hommes et toutes les créatures, que,
pour nous et pour les nôtres, nous ne consentons ni n’adhérons en
aucune manière au décret proposé, dans la mesure où il est contraire à
Dieu, à sa sainte Parole, à notre bonne conscience et au salut de nos
âmes. Quoi! nous déclarerions, en adhérant à cet édit, que si le Dieu
tout-puissant appelle un homme à sa connaissance, cet homme n’est pas
libre de la recevoir!... »
Ils ajoutaient: « Il n’est de doctrine certaine que celle qui est
conforme à la Parole de Dieu;... le Seigneur défend d’en enseigner une
autre;... chaque texte de la sainte Écriture devant être expliqué par
d’autres textes plus clairs, ce saint Livre est, dans toutes les
choses nécessaires au chrétien, facile et propre à dissiper les
ténèbres. Nous sommes donc résolus, avec la grâce de Dieu, à maintenir
la prédication pure et exclusive de sa seule Parole, telle qu’elle est
contenue dans les livres bibliques de l’Ancien et du Nouveau
Testament, sans rien ajouter qui lui soit contraire. Cette Parole est
la seule vérité; elle est la norme assurée de toute doctrine et de
toute vie, et ne peut jamais ni faillir ni se tromper. Celui qui bâtit
sur ce fondement résistera à toutes les puissances de l’enfer, tandis
que toutes les vanités humaines qu’on lui oppose tomberont devant la
face de Dieu.
» Voilà pourquoi nous rejetons le joug qu’on nous impose... En même
temps, nous nous flattons que sa Majesté impériale se comportera à
notre égard comme un prince chrétien qui aime Dieu par-dessus toutes
choses; et nous nous déclarons prêts à lui rendre, ainsi qu’à vous
tous, gracieux seigneurs, toute l’affection et toute l’obéissance qui
sont notre juste et légitime devoir. »
Cette lecture produisit une vive impression sur la diète. La hardiesse
des protestataires étonna et alarma la majorité. L’avenir leur apparut
sombre et orageux. Les dissensions, les conflits et l’effusion de sang
paraissaient inévitables. Les réformateurs, au contraire, certains de
la justice de leur cause, et se reposant sur le bras du Tout-Puissant,
étaient remplis d’un courage inébranlable.
« Les principes contenus dans cette célèbre Protestation...
constituent l’essence même du protestantisme. Elle s’élève contre deux
abus de l’homme dans les choses de la foi : l’intrusion du magistrat
civil et l’autorité arbitraire du clergé. À la place de ces deux abus,
le protestantisme établit, en face du magistrat, le pouvoir de la
conscience; et en face du clergé, l’autorité de la Parole de Dieu.
D’abord, il récuse le pouvoir civil dans les choses divines et dit,
comme les apôtres et les prophètes : Il faut obéir à Dieu plutôt
qu’aux hommes. Sans porter atteinte à la couronne de Charles Quint, il
maintient la couronne de Jésus-Christ. Mais il va plus loin: il
établit que tout enseignement humain doit être subordonné aux oracles
de Dieu. « Les protestataires ne prétendaient pas seulement au droit
de croire et de pratiquer leur foi, mais aussi à celui d’exprimer
librement ce qu’ils estimaient être la vérité; et ils contestaient aux
prêtres et aux magistrats le droit de les en priver. La protestation
de Spire s’élevait solennellement contre l’intolérance religieuse et
affirmait catégoriquement le droit de tout homme à servir Dieu selon
sa conscience.
Cette déclaration, bientôt gravée dans des milliers de mémoires, fut
enregistrée dans les livres du ciel, d’où aucun effort humain ne
pouvait l’effacer. Toute l’Allemagne évangélique adopta la
protestation comme l’expression de sa foi. Dans ce manifeste, chacun
voyait le présage d’une ère nouvelle et meilleure. L’un des princes
dit aux signataires de Spire : « Que le Dieu tout-puissant qui vous a
fait la grâce de le confesser publiquement, librement et sans aucune
crainte vous conserve dans cette fermeté chrétienne jusqu’au jour de
l’éternité. »
Si, après avoir obtenu un certain succès, la Réforme avait consenti à
temporiser pour obtenir la faveur du monde, elle eût été infidèle à
Dieu et à elle-même, et eût ainsi préparé sa ruine. L’histoire de ces
nobles réformateurs contient un enseignement pour tous les siècles à
venir. La tactique de Satan contre Dieu et contre Sa Parole n’a pas
changé; il est tout aussi opposé aujourd’hui qu’au seizième siècle à
ce que la Parole de Dieu soit la règle de la foi et de la vie. Il
existe, de nos jours, une forte tendance à s’éloigner de la saine
doctrine; il est donc nécessaire de revenir au grand principe
protestant : les Écritures seule règle de la foi et de la vie. La
puissance antichrétienne rejetée par les protestataires de Spire
travaille avec une énergie accrue à reconquérir sa suprématie perdue.
Un attachement indéfectible à la Parole de Dieu, tel celui dont firent
preuve les réformateurs, est, à cette heure de crise, la seule
espérance de toute oeuvre de réforme.
Divers indices faisaient craindre pour la sécurité des protestants;
certains faits, en revanche, montraient que la main de Dieu était
prête à les protéger. Vers ce temps-là, « Mélanchthon conduisait
précipitamment vers le Rhin, à travers les rues de Spire, son ami
Simon Grynéus, le pressant de traverser le fleuve. Comme celui-ci
s’étonnait d’une telle hâte, Mélanchthon lui dit : 'Un vieillard d’une
apparence grave et solennelle, mais qui m’est inconnu, vient de se
présenter à moi et m’a dit : Dans un instant, des archers, envoyés par
Ferdinand, vont arrêter Simon Grynéus.' »
Ce même jour, Grynéus, scandalisé par un sermon de Faber, l’un des
principaux docteurs catholiques, s’était rendu chez lui et l’avait
supplié de ne plus faire la guerre à la vérité. Faber avait dissimulé
sa colère, mais s’était aussitôt rendu chez le roi et il avait obtenu
des ordres contre l’importun professeur de Heidelberg. Mélanchthon ne
doutait pas que Dieu avait sauvé son ami par l’envoi d’un de ses
saints anges. « Immobile au bord du Rhin, il attendait que les eaux du
fleuve eussent dérobé Grynéus à ses persécuteurs. Enfin, s’écria-t-il,
en le voyant sur l’autre bord, le voilà arraché aux dents cruelles de
ceux qui boivent le sang innocent. » De retour dans sa maison,
Mélanchthon apprit que des archers venaient de fouiller sa demeure, à
la recherche de Grynéus.
La Réforme devait, d’une manière plus pressante encore, s’imposer à
l’attention des grands de la terre. Le roi Ferdinand ayant refusé une
audience aux princes évangéliques, ces derniers devaient avoir
l’occasion de présenter leur cause devant l’empereur et les
dignitaires de l’Église et de l’État réunis. Pour apaiser les
dissensions qui troublaient l’empire un an après la protestation de
Spire, Charles Quint convoqua à Augsbourg une diète qu’il voulut
présider en personne. Les chefs protestants y furent convoqués.
De grands dangers menaçaient la Réforme, mais ses amis et ses
défenseurs remettaient leur cause entre les mains de Dieu et
s'engageaient à tenir ferme pour l’Évangile. L’entourage de l’électeur
de Saxe lui conseillait de ne pas s’y rendre. L’empereur, lui
disait-on, convoque les princes pour leur tendre un piège. « N’est-ce
pas courir un trop grand risque, disaient-ils, que d’aller s’enfermer
dans les murs d’une ville avec un puissant ennemi? » D’autres lui
disaient, pleins d’une noble confiance : « Que les princes se
comportent seulement avec courage, et la cause de Dieu sera sauvée! »
« Dieu est fidèle, et il ne nous abandonnera pas », disait Luther.
Accompagné de sa suite, l’électeur se mit en route pour Augsbourg.
Tous connaissaient le péril que courait ce prince, et beaucoup se
rendaient à la diète le coeur troublé par de sombres pressentiments.
Mais Luther, qui les accompagna jusqu’à Cobourg, ranima leur foi par
le chant du fameux cantique : « C’est un rempart que notre Dieu »,
écrit en cours de route. Maint lugubre présage fut dissipé, et maint
coeur accablé fut soulagé à l’ouïe de ces strophes immortelles.
Les princes réformés avaient décidé de présenter à la diète un exposé
systématique de leur foi, avec les passages des saintes Écritures à
l’appui. Cette confession, rédigée par Luther, Mélanchthon et leurs
collaborateurs, fut adoptée comme l’exposé de leurs convictions
religieuses par les protestants réunis, qui apposèrent leurs
signatures sur cet important document. C’était un moment solennel et
critique. Les réformateurs désiraient surtout ne pas mêler leur cause
à la politique. Ils étaient convaincus que la Réforme ne devait pas
exercer d’influence étrangère à celle de la Parole de Dieu.
Aussi, comme les princes s’avançaient pour signer la confession,
Mélanchthon s’interposa en disant : « Ceci regarde les théologiens et
les ministres; réservons d’autres questions à l’autorité des grands de
la terre. À Dieu ne plaise que vous m’excluiez! rétorqua l’électeur
Jean de Saxe; je suis prêt à faire mon devoir sans m’inquiéter de ma
couronne; je veux confesser le Seigneur. Mon chapeau électoral et mon
hermine ne valent pas pour moi la croix de Jésus-Christ. Je laisserai
sur la terre ces insignes de ma grandeur, mais la croix de mon Maître
m’accompagnera jusqu’aux étoiles! » Cela dit, il apposa sa signature.
Un autre dit : « Si l’honneur de Jésus-Christ, mon Seigneur, le
requiert, je suis prêt à laisser derrière moi mes biens et ma vie....
Plutôt renoncer à mes sujets et à mes États, plutôt partir du pays de
mes pères un bâton à la main, plutôt gagner ma vie en ôtant la
poussière des souliers de l’étranger, que de recevoir une doctrine
différente de celle qui est contenue dans cette confession! » Telles
étaient la foi et l’intrépidité de ces hommes de Dieu.
Le moment de comparaître devant l’empereur arriva enfin. Charles
Quint, assis sur son trône, et entouré des électeurs et des princes,
accorda audience aux réformateurs protestants. Ces derniers donnèrent
lecture de leur confession de foi. L’auguste assemblée entendit un
clair exposé de la vérité évangélique et l’énumération des erreurs de
l’Église papale. C’est à juste titre que l’on a appelé cette journée,
« le plus grand jour de la Réforme, et l’un des plus beaux de
l’histoire du christianisme et de celle de l’humanité ».
Quelques courtes années seulement s’étaient écoulées depuis que le
moine de Wittenberg avait dû se présenter seul devant la diète de
Worms. Maintenant, à sa place, comparaissaient les princes les plus
nobles et les plus puissants de l’empire. Luther n’avait pas été
autorisé à se rendre à Augsbourg, mais il s’y trouvait par ses prières
et par ses paroles : « Je tressaille de joie, disait-il, de ce qu’il
m’est donné de vivre à une époque où Jésus-Christ est publiquement
exalté par de si illustres confesseurs, et dans une si glorieuse
assemblée. » Ainsi s’accomplit cette déclaration de l’Écriture : « Je
parlerai de tes préceptes devant les rois, et je ne rougirai point. »
(
Psaume 119.46 )
Au temps de l’apôtre Paul, et grâce à sa captivité, l’Évangile avait
été porté dans la ville impériale et jusqu’à la cour. De même, en ce
jour mémorable, le message que l’empereur avait défendu de prêcher du
haut de la chaire était annoncé dans son palais. Les paroles que
plusieurs avaient considérées comme malséantes devant les serviteurs,
étaient écoutées avec étonnement par les maîtres de la terre. Rois et
grands seigneurs formaient l’auditoire; des princes couronnés jouaient
le rôle de prédicateurs, et le sermon était consacré à la vie
éternelle. « Depuis le temps des apôtres, disait-on, il n’a pas eu
d’oeuvre plus grande, ni de confession plus magnifique. »
« Tout ce que les Luthériens ont dit est vrai, s’écriait l’évêque
d’Augsbourg; nous ne pouvons le nier. » « Pouvez-vous, avec de bonnes
raisons, réfuter la confession de foi établie par l’électeur et ses
alliés? demandait-on au docteur Eck.. Avec les écrits des apôtres
et des prophètes, non...; mais avec ceux des Pères et des conciles,
oui! Je comprends, reprit vivement son interlocuteur; selon vous,
les luthériens sont dans l’Écriture, et nous en dehors. »
Quelques princes allemands furent gagnés à la foi réformée. L’empereur
lui-même déclara que les articles protestants exprimaient réellement
la vérité. La confession fut traduite en plusieurs langues et répandue
dans toute l’Europe; elle a été, depuis, et jusqu’à nos jours,
acceptée comme l’expression de leur foi par des millions de
croyants.
Les fidèles serviteurs de Dieu ne travaillaient pas seuls. Alors que
les « dominations, les autorités, les princes de ce monde de ténèbres
et les esprits méchants dans les lieux célestes » se liguaient contre
eux, le Seigneur ne les oubliait pas. Si leurs yeux avaient été
ouverts, ils auraient vu, de même que le prophète Élisée, des preuves
manifestes de la présence et du secours de Dieu. Quand son serviteur
lui montrait les armées ennemies qui les entouraient et rendaient
inutile toute tentative de fuite, le prophète, s’adressant à Dieu,
avait prié : « Éternel, ouvre ses yeux, pour qu’il voie. »
(
2 Rois 6.17)
Et voici, la montagne était « pleine de chevaux et de chars de
feu » tout autour d’Élisée. Les cohortes célestes étaient là pour
protéger l’homme de Dieu. C’est ainsi que les anges veillaient sur les
ouvriers de la Réforme.
Luther avait pour principe de ne pas recourir à la puissance séculière
ni aux armes pour défendre la cause de Dieu. Il se réjouissait de voir
l’Évangile confessé par les princes de l’empire; mais quand ces
derniers proposèrent de faire une alliance défensive, il déclara que «
la doctrine de l’Évangile devait être défendue par Dieu seul ». Il «
croyait que moins les hommes s’en mêleraient, plus l’intervention
divine serait éclatante ». Toutes les précautions humaines envisagées
lui semblaient dictées par un coupable manque de foi.
Quand des ennemis puissants s’unissaient pour renverser la foi, quand
des milliers d’épées semblaient prêtes à sortir du fourreau pour la
faire disparaître, Luther écrivait : « Satan fait éclater sa fureur;
des pontifes impies conspirent; et l’on nous menace de la guerre.
Exhortez le peuple à combattre vaillamment devant le trône du Seigneur
par la foi et par la prière, afin que nos ennemis, vaincus par
l’Esprit de Dieu, soient contraints à la paix. Le premier besoin, le
premier travail, c’est la prière; que le peuple sache qu’il est
maintenant exposé aux tranchants des épées et aux fureurs du diable,
et qu’il se mette à prier. »
Plus tard encore, faisant allusion à l’alliance projetée par les États
évangéliques, Luther disait que « l’épée de l’Esprit » était la seule
arme qu’il fallait employer dans cette guerre. Il écrivait, à
l’électeur de Saxe : « Nous ne pouvons en conscience approuver
l’alliance qu’on nous propose. Plutôt mourir dix fois que de voir
notre Évangile faire couler une seule goutte de sang! Nous devons
accepter d’être comme des brebis menées à la boucherie. La croix du
Christ doit être portée. Que votre Altesse soit sans aucune crainte.
Nous ferons plus par nos prières que nos ennemis par leurs
fanfaronnades. Surtout, que vos mains ne se souillent pas du sang de
vos adversaires. Si l’empereur exige qu’on nous livre à ses tribunaux,
nous sommes prêts à comparaître. Vous ne pouvez pas défendre notre
foi. C’est à ses risques et périls que chacun doit croire. »
La puissance qui ébranla le monde au temps de la Réforme provenait du
sanctuaire de la prière. Dans une sainte assurance, les serviteurs de
Dieu posèrent leur pied sur le rocher des promesses divines. Pendant
la diète d’Augsbourg, Luther ne passa pas un jour sans consacrer à la
prière trois des meilleures heures de la journée. Dans le secret de
son cabinet de travail, il répandait son âme devant Dieu en paroles
pleines d’adoration mêlées d’expressions de crainte et d’espérance. «
Je sais que tu es notre Père et notre Dieu », disait le réformateur, «
et que tu dissiperas les persécuteurs de tes enfants; car tu es
toi-même en danger avec nous. Toute cette affaire est la tienne, et ce
n’est que contraints par toi que nous y avons mis la main.
Défends-nous donc, ô Père! »
Il écrivait à Mélanchthon, que rongeait l’inquiétude : « Grâce et paix
par Jésus-Christ! Par Jésus-Christ, dis-je, et non par le monde!
Amen. Je hais d’une haine véhémente ces soucis extrêmes qui te
consument. Si la cause est injuste, abandonnons-la; si elle est juste,
pourquoi ferions-nous mentir les promesses de celui qui nous commande
de dormir sans crainte! Le Christ ne fera pas défaut à l’oeuvre de la
justice et de la vérité. Il vit, il règne : par quelle crainte
pouvons-nous être troublés? »
Dieu entendit les cris de Ses serviteurs. Il donna aux princes et aux
ministres grâce et courage pour soutenir la vérité contre le prince
des ténèbres de ce siècle. « Voici, je mets en Sion une pierre
angulaire, choisie, précieuse; et celui qui croit en elle ne sera
point confus. »
(
1 Pierre 2.6)
Les réformateurs protestants avaient édifié sur Jésus-Christ, et
les portes de l’enfer ne prévalurent point sur eux.