En Allemagne, un nouvel empereur, Charles Quint, monta sur le trône.
Les émissaires de Rome s'empressèrent de venir le féliciter et
l'engagèrent à user de sa puissance contre la Réforme. Le clergé ne
demandait rien de moins qu'un édit impérial ordonnant la mort du
réformateur. D'autre part, l'électeur de Saxe, à qui l'empereur devait
en grande partie sa couronne, suppliait ce dernier de ne rien faire
contre Luther avant de l'avoir entendu. « Ni sa Majesté impériale ni
personne n'ayant encore prouvé que les écrits de Luther eussent été
réfutés », il demandait pour le docteur de Wittenberg un sauf-conduit
lui permettant de comparaître devant un tribunal de juges savants,
pieux et impartiaux.
Sur ces entrefaites, l'attention de tous les partis se dirigea vers
l'assemblée des États germaniques réunis à Worms peu après l'accession
au trône de Charles Quint. Les dignitaires de l'Église et de l'État
étaient accourus de toutes parts. Des seigneurs séculiers de haute
naissance, puissants et jaloux de leurs droits héréditaires; des
ecclésiastiques princiers, conscients de la supériorité de leur rang
et de leur autorité; de brillants chevaliers accompagnés de leur
suite, ainsi que des ambassadeurs de pays étrangers et lointains
s'étaient réunis dans cette ville. Pour la première fois, les princes
allemands allaient se rencontrer avec leur jeune monarque en assemblée
délibérante. Des questions politiques et des intérêts importants
devaient être pris en considération par cette diète. Néanmoins, le
sujet qui retenait le plus l'attention de cette vaste assemblée,
c'était la cause du réformateur saxon.
Charles Quint avait préalablement chargé l'électeur de Saxe d'amener
avec lui Luther, auquel il promettait sa protection et une entière
liberté de discussion, avec des personnages compétents, sur la
question en litige. Luther désirait vivement comparaître devant
l'empereur. Sa santé était alors fort précaire mais il écrivait à
l'électeur : « Si je ne puis aller à Worms en santé, je m'y ferai
transporter malade. Car si l'empereur le désire, je ne puis douter que
ce ne soit l'appel de Dieu lui-même. S'ils veulent employer contre moi
la violence, comme cela est vraisemblable (car ce n'est pas pour
s'instruire qu'ils me font comparaître), je remets la chose entre les
mains du Seigneur. Celui qui protégea les trois jeunes hommes dans la
fournaise vit et règne encore. S'il ne veut pas me sauver, c'est peu
de chose que ma vie. Empêchons seulement que l'Évangile ne soit exposé
aux railleries des impies, et répandons pour lui notre sang. Ce n'est
pas à moi de décider si ce sera ma vie ou ma mort qui contribuera le
plus au salut de tous.... Attendez tout de moi... sauf la fuite et la
rétractation. Fuir, je ne puis, me rétracter moins encore. »
La nouvelle que Luther allait comparaître devant la diète provoqua à
Worms une grande agitation. Aléandre, le légat papal spécialement
chargé de cette affaire, prévoyant que les conséquences de cette
comparution seraient désastreuses pour la papauté, en fut alarmé et
irrité. Instruire une cause sur laquelle le pape avait déjà passé
condamnation, c'était jeter le mépris sur l'autorité du souverain
pontife. Il redoutait en outre que les arguments puissants et
éloquents de Luther ne détournassent plusieurs princes des intérêts du
pape. Il suppliait donc instamment l'empereur de ne pas le faire
comparaître. La bulle d'excommunication contre Luther ayant paru vers
ce temps-là, l'empereur résolut de déférer aux supplications du légat.
Il écrivit à l'électeur que si Luther ne voulait pas se rétracter, il
devait rester à Wittenberg.
Non content de cette victoire, Aléandre manoeuvra de toutes ses forces
pour assurer la condamnation de Luther. Devant les prélats, les
princes et les autres membres de l'assemblée, avec une insistance
digne d'une meilleure cause, il accusa Luther de « sédition, d'impiété
et de blasphème ». Mais la véhémence et la passion que le légat
manifestait révélaient trop clairement l'esprit dont il était animé. «
C'est la haine, c'est l'amour de la vengeance qui l'inspire,
disait-on, plutôt que le zèle et la piété. » Et la majorité de la
diète était de plus en plus encline à envisager avec faveur la cause
du réformateur.
Redoublant de zèle, Aléandre insistait auprès de l'empereur pour qu'on
exécutât les édits du pape. Or, sous les lois allemandes, cela n'était
pas possible sans l'assentiment des princes. Vaincu enfin par
l'importunité du légat, Charles Quint invita ce dernier à présenter
son cas devant la diète. « Ce fut un grand jour pour le nonce.
L'assemblée était auguste et la cause plus auguste encore. Aléandre
devait plaider la cause de Rome, mère et maîtresse de toutes les
Eglises », revendiquer la primauté de saint Pierre devant les princes
de la chrétienté. « Bien doué sous le rapport de l'éloquence, il sut
s'élever à la hauteur des circonstances. La Providence voulut que
Rome, avant d'être condamnée, eût l'occasion de faire valoir sa cause
par le plus habile de ses orateurs, et devant le plus puissant
tribunal. » Ce n'est pas sans quelque appréhension que les amis de la
Réforme envisageaient l'effet du discours d'Aléandre. L'électeur de
Saxe, qui n'était pas présent, avait donné ordre à quelques uns de ses
conseillers d'aller l'entendre et de prendre des notes.
Mettant à réquisition toute sa science et toute son éloquence,
Aléandre accumula contre Luther accusation sur accusation. Il le
traita d'ennemi public de l'Église et de l'État, des vivants et des
morts, du clergé et des laïques, des conciles et des particuliers. «
Il y a, dit-il, dans les erreurs de Luther de quoi faire brûler cent
mille hérétiques. »
En concluant, il déversa tout son mépris sur les partisans de la foi
réformée. « Que sont tous ces luthériens? Un amas de grammairiens
insolents, de prêtres corrompus, de moines déréglés, d'avocats
ignorants, de nobles dégradés et de gens du commun égarés et
pervertis. Combien le parti catholique n'est-il pas plus nombreux,
plus habile, plus puissant! Un décret unanime de cette illustre
assemblée éclairera les simples, avertira les imprudents, décidera les
hésitants et affermira les faibles. »
Telles sont les armes employées en tout temps contre les représentants
de la vérité. Ces mêmes arguments sont encore avancés contre ceux qui
osent opposer aux erreurs populaires les enseignements clairs et
simples de la Parole de Dieu. « Qui sont ces novateurs? » s'écrient
les partisans d'une religion populaire. « Un petit nombre d'ignorants
et de roturiers prétendant avoir la vérité, et se donnant pour le
peuple élu de Dieu! Combien supérieure en nombre et en influence est
notre Église! Voyez de notre côté tous les hommes éminents par leur
science et par leur piété! » De tels arguments exercent leur influence
sur le monde; mais ils ne sont pas plus concluants maintenant qu'aux
jours du réformateur.
Le discours du légat fit une profonde impression sur l'assemblée. Nul
ne se trouva là pour opposer au champion du pape l'enseignement simple
et clair de la Parole de Dieu. Personne ne tenta de défendre le
réformateur. L'opinion générale était disposée, non seulement à le
condamner, lui et ses doctrines, mais, si possible, à déraciner
l'hérésie. Rome avait défendu sa cause dans les conditions les plus
favorables. Tout ce qu'elle pouvait dire en sa faveur, elle l'avait
dit. Mais son apparente victoire était le signal de sa défaite. Dès ce
moment, le contraste entre la vérité et l'erreur deviendrait d'autant
plus manifeste qu'elles allaient pouvoir se livrer ouvertement
bataille. A partir de ce jour, jamais la position de Rome ne devait
être aussi forte qu'auparavant.
Le légat avait présenté la papauté sous son plus beau jour. Les
membres de la diète étaient à peu près unanimes pour livrer Luther à
la vindicte de ses ennemis. À ce moment, l'Esprit de Dieu poussa un
membre de la diète à faire un tableau véridique de la tyrannie papale.
Noble et ferme, le duc Georges de Saxe se leva dans l'auguste
assemblée; après avoir décrit avec une exactitude impitoyable les abus
de la papauté ainsi que leurs déplorables conséquences, il conclut
:
« Voilà quelques-uns des abus qui crient contre Rome. Toute honte
bannie, on ne s'applique plus qu'à une seule chose... [amasser] de
l'argent! encore de l'argent!... En sorte que les prédicateurs qui
devraient enseigner la vérité ne débitent plus que des mensonges, et
que non seulement on les tolère, mais qu'on les récompense, parce que
plus ils mentent, plus ils gagnent. C'est de ce puits fangeux que
proviennent tant d'eaux corrompues. La débauche donne la main à
l'avarice... Ah! c'est le scandale que le clergé donne qui précipite
tant de pauvres âmes dans une condamnation éternelle. Il faut opérer
une réforme universelle. »
Luther lui-même n'eût pu dénoncer les abus de la papauté avec plus de
puissance; le fait que l'orateur était un ennemi avéré du réformateur
donnait plus de poids à ses paroles. En l'absence de Luther, la voix
d'un plus grand que lui avait été entendue.
Si les yeux de l'assemblée avaient été ouverts, elle aurait vu dans
son sein des anges de Dieu rayonnants de lumière dissipant les
ténèbres de l'erreur et ouvrant les intelligences et les coeurs à la
vérité. C'était la puissance du Dieu de sagesse et de vérité qui
refrénait les adversaires de la Réforme et préparait ainsi la voie à
la grande oeuvre qui allait s'accomplir.
La Réforme n'a pas pris fin avec Luther, comme beaucoup le supposent.
Elle doit se poursuivre jusqu'à la fin de l'histoire de l'humanité.
Luther avait une grande tâche : celle de communiquer au monde la
lumière que Dieu avait fait briller sur son sentier; et pourtant, il
ne la possédait pas tout entière. De son temps à nos jours, des
lumières nouvelles n'ont cessé de jaillir des pages des saintes
Écritures.
La diète nomma aussitôt une commission chargée de préparer une liste
des exactions papales qui pesaient si lourdement sur le peuple
allemand. Ce catalogue, qui contenait cent et un griefs, fut présenté
à l'empereur avec la requête instante de prendre des mesures
immédiates pour faire cesser ces abus. « Que d'âmes chrétiennes
perdues! » disaient les pétitionnaires, « que de dépravations, que
d'extorsions résultent des scandales dont s'entoure le chef spirituel
de la chrétienté! Il faut prévenir la ruine et le déshonneur de notre
peuple. C'est pourquoi, tous ensemble, nous vous supplions très
humblement, mais de la manière la plus pressante, d'ordonner une
réforme générale, de l'entreprendre et de l'accomplir. »
La diète exigea alors qu'on fit comparaître le réformateur. En dépit
des objurgations, des protestations et des menaces d'Aléandre,
l'empereur finit par y consentir. La convocation était accompagnée
d'un sauf-conduit promettant que Luther serait ramené en lieu sûr. Ces
deux documents furent portés à Wittenberg par un héraut chargé
d'escorter le réformateur.
Les amis de Luther furent terrifiés. Connaissant la haine de ses
ennemis, ils craignaient que le sauf-conduit ne fût pas respecté, et
ils le suppliaient de ne pas exposer sa vie. Il leur répondit : « Les
papistes ne désirent pas ma comparution à Worms, mais ma condamnation
et ma mort. N'importe! Priez, non pour moi, mais pour la Parole de
Dieu.... Le Christ me donnera son Esprit pour vaincre les ministres de
l'erreur. Je les méprise pendant ma vie, et j'en triompherai par ma
mort. On s'agite à Worms pour me contraindre à me rétracter. Voici
quelle sera ma rétractation : J'ai dit autrefois que le pape était le
vicaire du Christ; maintenant je dis qu'il est l'adversaire du
Seigneur et l'apôtre du diable. »
Luther n'allait pas être seul à faire ce périlleux voyage. Outre le
messager impérial, trois de ses meilleurs amis décidèrent de
l'accompagner. Mélanchthon désirait ardemment se joindre à eux. Uni de
coeur à son ami, il voulait le suivre, s'il le fallait, jusqu'à la
prison et à la mort. Mais on ne le lui permit pas. Si Luther devait
mourir, la responsabilité de la Réforme devait retomber sur les
épaules de son jeune collaborateur. En le quittant, le réformateur lui
fit cette recommandation : « Si je ne reviens pas, et que mes ennemis
m'ôtent la vie, ô mon frère! ne cesse pas d'enseigner la vérité, et
d'y demeurer ferme. Travaille à ma place.... Si tu vis, peu importe
que je périsse. » Les étudiants et les citoyens qui s'étaient réunis
pour assister au départ du réformateur étaient très émus. De
nombreuses personnes dont le coeur avait été touché par l'Évangile lui
firent des adieux émouvants.
Chemin faisant, Luther et ses compagnons constatèrent que de sombres
pressentiments agitaient les foules. Dans certaines villes, on ne lui
fit aucun accueil. Dans une auberge où l'on s'arrêta pour la nuit, un
prêtre ami lui fit part de ses craintes en lui présentant le portrait
de Savonarole, le réformateur italien, martyr de sa foi. Le jour
suivant, on apprit que les écrits de Luther avaient été condamnés à
Worms. Des messagers impériaux proclamaient le décret de l'empereur et
sommaient le peuple d'apporter aux magistrats les ouvrages proscrits.
Le héraut, craignant pour la sécurité du voyageur devant la diète, et
pensant que sa résolution était ébranlée, lui demanda s'il était
encore décidé à poursuivre sa route. Sa réponse fut : « Oui, même si
je suis interdit dans toutes les villes. »
À Erfurt, on fit à Luther de grands honneurs. Dans les rues qu'il
avait si souvent parcourues en mendiant, il se vit entouré d'une foule
admiratrice. Il visita la cellule de son couvent, et se rappela les
luttes par lesquelles il avait passé avant de recevoir dans son coeur
la lumière qui inondait maintenant l'Allemagne. On l'invita à prêcher.
Cela, lui avait été interdit, mais le héraut impérial le lui permit,
et le moine qui avait été domestique du couvent monta en chaire.
Il parla sur ces paroles du Christ : « La paix soit avec vous. » «
Tous les philosophes, dit-il, les docteurs, les écrivains se sont
appliqués à enseigner comment l'homme peut obtenir la vie éternelle,
et ils n'y sont point parvenus. Je veux maintenant vous le dire....
Dieu a ressuscité un homme, le Seigneur Jésus-Christ, pour qu'il
écrase la mort, détruise le péché, et ferme les portes de l'enfer.
Voilà l'oeuvre du salut.... Jésus-Christ a vaincu! Voilà la grande
nouvelle! et nous sommes sauvés par son oeuvre, et non par les
nôtres.... Notre Seigneur a dit : La paix soit avec vous; regardez mes
mains, c'est-à-dire : Regarde, ô homme! c'est moi, c'est moi seul qui
ai ôté ton péché, et qui t'ai racheté; et maintenant, dit le Seigneur,
tu as la paix! »
Il poursuivit en montrant que la foi se manifeste par la sainteté de
la vie. « Puisque Dieu nous a sauvés, ordonnons tellement nos oeuvres
qu'il y mette son bon plaisir. Es-tu riche? Que ton bien soit utile
aux pauvres! Es-tu pauvre? Que ton service soit utile aux riches! Si
ton travail n'est utile qu'à toi-même, le service que tu prétends
rendre à Dieu n'est qu'un mensonge. »
L'auditoire était suspendu à ses lèvres. Le pain de vie était rompu à
des âmes qui mouraient d'inanition. Le Sauveur était élevé à leurs
yeux au-dessus des papes, des légats, des empereurs et des rois.
Luther ne fit aucune allusion à la situation périlleuse dans laquelle
il se trouvait. Il ne fit rien pour attirer sur sa personne
l'attention ou la sympathie. Se perdant de vue dans la contemplation
du Christ, il se cachait derrière l'Homme du Calvaire, en qui il
voyait son Rédempteur.
Continuant sa route, le réformateur était partout l'objet du plus vif
intérêt. Une foule avide se pressait autour de lui. Des voix amies
l'avertissaient des desseins des romanistes : « On vous brûlera, lui
disait-on, on réduira votre corps en cendres, comme on l'a fait de
celui de Jean Hus. » Sa réponse était : « Quand ils feraient un feu
qui s'étendrait de Worms à Wittenberg et qui s'élèverait jusqu'au
ciel, au nom du Seigneur je le traverserais. Je paraîtrais devant eux,
j'entrerais dans la gueule de ce Béhémoth, je briserais ses dents, et
je confesserais le Seigneur Jésus-Christ. »
En apprenant qu'il approchait de Worms, les gens furent en
effervescence. Ses amis tremblaient pour sa sécurité; ses ennemis
craignaient pour leur cause. On s'efforça de le dissuader d'entrer
dans la ville. À l'instigation des prêtres, il fut invité à se retirer
dans le château d'un chevalier sympathique à sa cause, où, lui
assurait-on, toutes les difficultés pourraient être résolues
amicalement. Des amis tentèrent d'exciter ses craintes en lui
représentant les dangers auxquels il était exposé. Tout fut inutile.
Inébranlable, Luther répondit : « Quand même il y aurait autant de
diables à Worms qu'il y a de tuiles sur les toits, j'y entrerais.
»
À son entrée dans la ville, l'animation fut intense : une grande foule
lui souhaita la bienvenue. L'empereur lui-même n'avait pas vu une
aussi grande foule venir le saluer. Du milieu de la foule, une voix
perçante et plaintive fit entendre le chant des morts pour avertir
Luther du sort qui le menaçait. « Dieu sera ma défense », dit-il en
descendant de voiture.
Les romanistes n'avaient pas cru que Luther oserait venir à Worms;
aussi son arrivée les plongea-t-elle dans la consternation. L'empereur
convoqua aussitôt ses conseillers afin de savoir quel parti prendre.
L'un des évêques, papiste rigide, prenant la parole, s'écria : « Nous
nous sommes longuement consultés sur cette affaire. Que votre Majesté
impériale se débarrasse promptement de cet homme. Sigismond n'a-t-il
pas fait brûler Jean Hus? On n'est tenu ni de donner un sauf-conduit à
un hérétique ni de le respecter. « Non! dit Charles : ce qu'on a
promis, il faut qu'on le tienne. » On décida, en conséquence, de faire
comparaître le réformateur.
Toute la ville désirait voir cet homme extraordinaire. Bientôt, une
foule de visiteurs envahit son appartement. À peine remis de sa
récente maladie, fatigué d'un voyage qui avait duré deux semaines
entières, et devant se préparer à la comparution solennelle du
lendemain, il avait besoin de calme et de repos. Mais leur désir de le
voir était si grand que nobles, chevaliers, prêtres, citoyens se
pressaient autour de lui. De ce nombre étaient plusieurs de ceux qui
avaient hardiment demandé à l'empereur de mettre fin aux abus du
clergé, et qui, dit plus tard Luther, « avaient tous été affranchis
par mon Évangile ». Amis et ennemis accouraient pour contempler ce
moine intrépide au visage pâle, émacié, qui recevait chacun avec une
bienveillance enjouée. Son calme, sa dignité, son tact, son attitude
ferme et courageuse, la solennité de ses paroles lui donnaient une
autorité à laquelle ses ennemis eux-mêmes avaient peine à résister, et
qui remplissait chacun d'étonnement. Les uns voyaient en lui une
puissance divine, d'autres répétaient les paroles des pharisiens au
sujet du Christ : « Il a un démon. »
Le lendemain, sommé de comparaître devant la diète, Luther y fit son
entrée, conduit par un officier impérial, après avoir traversé des
rues encombrées d'une foule avide de voir celui qui avait osé braver
l'autorité du pape.
Au moment où l'accusé allait comparaître devant ses juges, un vieux
général, héros de bien des batailles, lui dit avec bonté : « Petit
moine! petit moine! Tu as devant toi une marche et une affaire telles
que ni moi, ni bien des capitaines n'en avons jamais vu de pareille
dans la plus sanglante de nos batailles! Mais si ta cause est juste,
et si tu en as l'assurance, avance au nom de Dieu, et ne crains rien!
Dieu ne t'abandonnera pas! »
Luther était enfin devant la diète, où l'empereur occupait le trône,
entouré des personnages les plus illustres de l'empire. Jamais homme
n'avait comparu devant plus imposante assemblée. « Cette comparution
était déjà une éclatante victoire remportée sur la papauté. Le pape
avait condamné cet homme, et cet homme se trouvait devant un tribunal
qui se plaçait ainsi au-dessus du pape. Le pape l'avait mis à
l'interdit, retranché de toute société humaine, et il était convoqué
en termes honorables et reçu devant la plus auguste assemblée de
l'univers. Le pape avait ordonné que sa bouche fût à jamais muette, et
il allait l'ouvrir devant des milliers d'auditeurs assemblés des
endroits les plus éloignés de toute la chrétienté. Une immense
révolution s'était ainsi accomplie au moyen de Luther. Rome descendait
déjà de son trône, et c'est la parole d'un moine qui l'en faisait
descendre. »
En présence de cette assemblée de rois et de princes, le fils du
mineur de Mansfeld se sentit ému et intimidé. Plusieurs princes,
l'ayant remarqué, s'approchèrent de lui avec bienveillance. L'un d'eux
lui dit : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ne
peuvent tuer l'âme. » Un autre ajouta : « Quand vous serez menés
devant des gouverneurs et devant des rois, l'Esprit de votre Père
parlera par votre bouche. » Ainsi, à cette heure critique, les paroles
du divin Maître venaient fortifier son serviteur par l'organe des
puissants de ce monde.
Luther fut placé en face du trône de l'empereur. Un profond silence se
fit dans l'assemblée. Alors un officier impérial se leva et, désignant
une collection des écrits de Luther, invita le réformateur à répondre
à deux questions : premièrement, ces ouvrages étaient-ils bien de lui?
deuxièmement, était-il disposé à rétracter les opinions qu'il y avait
avancées? Les titres des ouvrages ayant été lus, Luther, répondant à
la première question, affirma en être l'auteur. « Quant à la seconde
question, dit-il, attendu que c'est une question qui regarde la foi et
le salut des âmes, et dans laquelle est impliquée la Parole de Dieu,
le plus grand et le plus précieux trésor qu'il y ait dans les cieux et
sur la terre, j'agirais avec imprudence si je répondais sans
réflexion. Je pourrais affirmer moins que la chose ne le demande, ou
plus que la vérité ne l'exige, et me rendre ainsi coupable envers
cette parole du Christ : 'Quiconque me reniera devant les hommes, je
le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.' C'est
pourquoi, je prie en toute soumission Sa Majesté impériale de me
donner du temps afin de répondre sans porter atteinte à la Parole de
Dieu. »
Cette requête de Luther était sage. Il convainquait ainsi l'assemblée
qu'il n'agissait ni par aigreur ni par impulsion. Ce calme, cet empire
sur soi-même, inattendus chez un homme qui s'était montré hardi et
intransigeant, fortifièrent sa cause et lui permirent de répondre plus
tard avec une prudence, une décision, une sagesse et une dignité qui
surprirent et déconcertèrent ses adversaires.
Sa réponse définitive fut renvoyée au jour suivant; le réformateur; à
la vue des forces liguées contre la vérité, sentit momentanément le
coeur lui manquer; sa foi fléchit; la crainte et le tremblement le
saisirent, et il fut envahi par une terreur indéfinissable. Les
dangers se multipliaient devant lui; ses ennemis semblaient sur le
point de triompher, et la puissance des ténèbres, prête à l'engloutir.
Les sombres nuages qui s'accumulaient autour de lui, et semblaient
vouloir le séparer de Dieu, lui firent perdre l'assurance que le Dieu
des armées serait avec lui. Dans sa détresse, courbé vers la terre, il
fit entendre une de ces prières éperdues dont Dieu seul peut mesurer
la valeur.
« Dieu tout-puissant! Dieu éternel! criait-il; que le monde est
terrible! Comme il ouvre la bouche pour m'engloutir! et que j'ai peu
de confiance en toi!... Si je dois mettre mon espérance dans les
puissants de la terre, c'en est fait de moi!... O Dieu!... Assiste-moi
contre toute la sagesse du monde! Fais-le; tu dois le faire, toi seul,
car ce n'est pas mon oeuvre, mais la tienne. Je n'ai ici rien à faire;
je n'ai rien à débattre, moi, avec ces grands du monde.... La cause
est la tienne; elle est juste et éternelle! O Seigneur, sois mon aide!
Dieu fidèle, Dieu immuable! Je ne me repose sur aucun homme.... Tout
ce qui est de l'homme chancelle et défaille.... Tu m'as élu pour cette
oeuvre, je le sais!... Eh bien! agis donc ô Dieu!... tiens-toi à côté
de moi, pour le nom de Jésus-Christ, ton Fils bien-aimé, ma défense,
mon bouclier et ma forteresse. "
Pour préserver le réformateur d'un sentiment de confiance en sa propre
force et de témérité devant le danger, Dieu, dans sa sagesse,
permettait qu'il eût l'intuition de son péril. Ce n'était pas, en
effet, la crainte des souffrances personnelles, ni la perspective de
la torture ou de la mort apparemment imminentes qui le terrifiaient,
et ce n'était point en vue de sa propre sécurité qu'il luttait avec
Dieu; c'était pour le triomphe de l'Évangile. L'heure de la crise
était arrivée, et il se sentait incapable de l'affronter. Un acte de
faiblesse de sa part eût pu compromettre la cause de la vérité. Les
angoisses de son âme en cette occasion peuvent être comparées à celles
de Jacob au torrent de Jabok. Comme lui, Luther lutta avec Dieu et
obtint la victoire. Conscient de son impuissance, cramponné à Jésus,
son puissant Libérateur, il fut fortifié par l'assurance qu'il ne
paraîtrait point seul devant l'assemblée. La paix rentra dans son âme,
et il se réjouit qu'il lui fût permis d'élever la Parole de Dieu
devant les chefs de la nation.
Les regards fixés sur Dieu, Luther se prépara à la lutte. Il fit le
plan de sa réponse, relut quelques passages de ses ouvrages et tira
des Écritures des preuves propres à soutenir ses positions. Puis,
posant sa main gauche sur le Livre sacré ouvert sur la table, et
levant la main droite au ciel, il « jura de demeurer fidèle à
l'Évangile et de confesser ouvertement sa foi, dût-il sceller cette
confession de son sang ».
Quand il comparut à nouveau devant la diète, son visage ne portait
aucune trace de crainte ou de timidité. Témoin de Dieu devant les
grands de la terre, il respirait le calme, la paix et une noble
bravoure. Son discours, en réponse à l'officier impérial qui lui
demandait sa décision, fut courtois et respectueux; sa voix claire
était contenue et sans éclats; toute sa personne manifestait une
confiance et une joie qui surprirent l'assemblée. Il parla en ces
termes :
« Sérénissime Empereur! illustres princes, gracieux seigneurs!...
Comparaissant aujourd'hui devant vous, par la miséricorde de Dieu,
selon l'ordre qui m'en fut donné hier, je conjure votre Majesté et vos
augustes Altesses d'écouter avec bonté la défense d'une cause qui,
j'en ai l'assurance, est juste et bonne. Si, par ignorance, je
manquais aux usages et aux bienséances des cours, je vous prie de me
pardonner, car j'ai été élevé dans l'obscurité d'un cloître, et non
dans les palais des rois. »
Entrant ensuite dans son sujet, Luther déclara que ses livres
n'étaient pas tous de la même nature. Dans les uns, il parlait de la
foi et des bonnes oeuvres; ses ennemis eux-mêmes les considéraient non
seulement comme inoffensifs, mais comme utiles. Les rétracter, c'eût
été renier des vérités que tous admettaient. Une seconde catégorie
était composée de livres condamnant la corruption et les abus de la
papauté. Les rejeter, c'eût été fortifier la tyrannie de Rome et
ouvrir la porte à de grandes et nombreuses impiétés. La troisième
catégorie attaquait des individus qui soutenaient les abus existants.
Pour ceux-ci, il confessa volontiers avoir été plus violent qu'il ne
convenait. Mais, sans avoir la prétention d'être parfait, il ne
pouvait pas non plus rétracter ces derniers ouvrages, parce que, ce
faisant, il encouragerait les ennemis de la vérité, qui profiteraient
de cette occasion pour écraser le peuple de Dieu avec plus de cruauté
encore.
« Cependant, ajouta-t-il, je suis un simple homme, et non pas Dieu; je
me défendrai donc comme l'a fait Jésus-Christ : Si j'ai mal parlé,
faites connaître ce que j'ai dit de mal.... Je vous conjure donc, par
les miséricordes de Dieu, sérénissime empereur, et vous, très
illustres princes, et tout autre homme, qu'il soit de haut ou de bas
étage, de me prouver par les écrits des prophètes et des apôtres que
je me suis trompé. Dès que j'aurai été convaincu, je rétracterai
aussitôt toutes mes erreurs, et serai le premier à saisir mes écrits
et à les jeter dans les flammes. »
« Ce que je viens de dire, ajouta-t-il, montre clairement, je pense,
que j'ai bien considéré et pesé les dangers auxquels je m'expose; mais
loin d'en être effrayé, c'est pour moi une grande joie de voir, que
l'Évangile est encore aujourd'hui, comme autrefois, une cause de
trouble et de discorde. C'est là le caractère et la destinée de la
Parole de Dieu. 'Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, a
dit Jésus, mais l'épée.' Dieu est admirable et terrible dans ses
conseils; craignons qu'en prétendant arrêter les discordes nous ne
persécutions la sainte Parole de Dieu et ne fassions fondre sur nous
un affreux déluge d'insurmontables dangers, de désastres présents et
de désolation éternelle. Je pourrais citer des exemples tirés des
oracles de Dieu.... Je pourrais vous parler des pharaons, des rois de
Babylone et d'Israël qui n'ont jamais travaillé plus efficacement à
leur ruine que lorsque, par des conseils en apparence très sages, ils
pensaient affermir leur empire. »
Luther avait parlé en allemand; on le pria de répéter son discours en
latin. Il le fit avec la même puissance et la même clarté que la
première fois. Cette circonstance était voulue de Dieu. Les princes
étaient tellement aveuglés par les préjugés qu'ils n'avaient pu, à la
première audition, saisir le puissant raisonnement de Luther; la
deuxième leur permit de le bien comprendre.
En revanche, les esprits fermés à la lumière et résolus à ne rien
entendre n'avaient pas écouté sans colère les courageuses paroles du
moine. Lorsque celui-ci eut cessé de parler, l'orateur de la diète lui
dit avec irritation : « Vous n'avez pas répondu à la question qu'on
vous a faite. On vous demande une réponse claire et précise.
Voulez-vous, oui ou non, vous rétracter? »
Le réformateur répondit : « Puisque votre sérénissime Majesté et vos
hautes puissances exigent une réponse simple, claire et précise, je la
leur donnerai, la voici : Je ne puis soumettre ma foi ni au pape, ni
au concile, parce qu'il est clair comme le jour qu'ils sont souvent
tombés dans l'erreur et même dans de grandes contradictions avec
eux-mêmes. Si donc je ne suis convaincu par le témoignage des
Écritures ou par des raisons évidentes; si l'on ne me persuade par les
passages mêmes que j'ai cités, rendant ainsi ma conscience captive de
la Parole de Dieu, je ne puis et ne veux rien rétracter, car il n'est
pas prudent pour le chrétien de parler contre sa conscience. Me voici,
je ne puis faire autrement; Dieu m'assiste! Amen. »
Ainsi parla cet homme juste, campé sur le rocher inébranlable de la
Parole de Dieu, les traits illuminés de la lumière divine. Alors qu'il
dénonçait la puissance de l'erreur et témoignait en faveur de la foi
par laquelle le monde est vaincu, la grandeur et la pureté de son
caractère, la paix et la joie de son coeur devinrent manifestes pour
tous.
L'assemblée entière resta quelque temps muette de stupeur. Lors de sa
première comparution, Luther avait parlé d'une voix modérée et d'un
ton respectueux et presque soumis. Les romanistes en avaient conclu
que son courage commençait à fléchir. Ils avaient considéré sa demande
d'un délai comme le prélude de sa rétractation. L'empereur lui-même,
remarquant son air souffrant, la modestie de sa mise et la simplicité
de son allocution, avait dit d'un air dédaigneux : « Ce n'est pas ce
moine qui fera jamais de moi un hérétique. » Mais le courage et la
fermeté dont il faisait preuve maintenant, aussi bien que la puissance
et la clarté de son raisonnement, surprirent tous les partis. Plein
d'admiration, l'empereur s'écria : « Ce moine parle avec un coeur
intrépide et un indomptable courage. » Et plusieurs des princes
allemands contemplaient ce représentant de leur nation avec une
satisfaction mêlée d'orgueil.
Les amis de la curie romaine étaient battus : leur cause apparaissait
sous le jour le plus défavorable. Pour garder leurs positions, ils
eurent recours, non aux Écritures, mais à des menaces, l'argument
ordinaire de Rome. L'orateur de la diète, s'adressant à Luther, lui
cria : « Si tu ne te rétractes, l'empereur et les États de l'empire
verront ce qu'ils auront à faire envers un hérétique obstiné. » Puis
on le pria de se retirer pendant que les princes délibéreraient.
À ces paroles Luther répondit calmement : « Dieu me soit en aide, car
je ne puis rien rétracter. »
Une heure grave avait sonné, chacun en avait la conviction.
L'obstination du réformateur à ne rien rétracter pouvait affecter
l'histoire de l'Église pendant des siècles. On décida de lui donner
une dernière occasion. Il fut ramené devant l'assemblée. Une fois de
plus, on lui demanda s'il voulait renoncer à ses doctrines. Ses
paroles furent : « Je n'ai point d'autre réponse à faire que celle
que j'ai faite. » Il était évident que ni les promesses ni les menaces
ne réussiraient à le faire céder aux désirs de ses adversaires.
Vexés de voir bravée par un simple moine une puissance devant laquelle
princes et rois avaient tremblé, les chefs de l'Église étaient
impatients de lui faire éprouver, par la torture et la mort, les
effets de leur colère. Conscient de ces dangers, Luther avait parlé
devant tous avec le calme et la dignité qui conviennent à un chrétien.
Il n'y avait eu dans ses paroles ni calomnie, ni orgueil, ni
acrimonie. S'oubliant lui-même et oubliant les grands personnages qui
l'entouraient, il n'avait eu en vue qu'une chose : la présence d'un
Être infiniment supérieur aux papes, aux prélats et aux rois. Le
Sauveur avait parlé par la bouche de son serviteur avec une puissance
et une élévation qui avaient, pour un temps, surpris et émerveillé
amis et ennemis. L'Esprit de Dieu, présent dans cette assemblée, avait
agi sur le coeur des chefs de l'empire. Plusieurs des princes
reconnurent hardiment la justice de la cause de Luther. Un grand
nombre d'entre eux furent convaincus de la vérité; mais, pour
beaucoup, les impressions reçues ne furent pas durables. D'autres
n'exprimèrent pas immédiatement leur conviction, mais, sondant plus
tard les Écritures, devinrent de courageux soutiens de la Réforme.
L'électeur Frédéric, qui n'avait pas attendu sans inquiétude la
comparution de Luther devant la diète, avait écouté son discours avec
une profonde émotion. Avec une joie mêlée d'orgueil, il avait
contemplé le courage, la fermeté et la maîtrise du jeune docteur, et
il avait pris la résolution de le défendre avec plus d'énergie.
Comparant les partis en présence, il avait constaté que la sagesse des
papes, des rois et des prélats avait été confondue par la puissance de
la vérité. La papauté venait d'éprouver une défaite dont les
conséquences allaient se faire sentir dans tous les pays et dans tous
les siècles à venir.
Voyant l'impression causée par la défense de Luther, le légat du pape
craignit plus que jamais pour la puissance de son Église et se promit
de tenter l'impossible pour faire disparaître le réformateur. Avec
toute l'éloquence et l'habileté diplomatique dont il était si
éminemment doué, il représenta au jeune empereur la folie qu'il y
aurait à sacrifier la puissante amitié du pape à la cause d'un obscur
religieux.
Ses paroles ne restèrent pas sans effet. Le lendemain de la réponse de
Luther, l'empereur fit présenter à la diète un message annonçant sa
détermination de soutenir et protéger la religion catholique comme
l'avaient fait ses prédécesseurs. Étant donné que Luther avait refusé
de renoncer à ses erreurs, il allait recourir aux mesures les plus
rigoureuses contre lui et contre les hérésies qu'il enseignait. « Un
seul moine, disait-il, égaré par sa propre folie, s'élève contre la
foi de la chrétienté. Je sacrifierai mes royaumes, ma puissance, mes
amis, mes trésors, mon corps, mon sang, mon esprit et ma vie pour
arrêter cette impiété. Je vais renvoyer l'augustin Luther, en lui
défendant de causer le moindre tumulte parmi le peuple; puis je
procéderai contre lui et ses adhérents, hérétiques impénitents, par
l'excommunication, par l'interdit, et par tous les moyens propres à
les détruire. Je demande aux membres de tous les États de se conduire
comme de fidèles chrétiens. »
Mais comme le sauf-conduit de Luther devait être respecté, il fallait,
avant de sévir contre lui, lui donner le temps de rentrer chez lui
sain et sauf.
À ce sujet, deux opinions contradictoires se manifestèrent parmi les
membres de la diète. Les représentants du pape demandaient qu'on ne
respectât pas le sauf-conduit. Selon eux, les cendres de Luther
devaient être jetées dans le Rhin, comme l'avaient été celles de Hus,
un siècle plus tôt. Mais les princes allemands, bien que papistes et
ennemis du réformateur, protestaient contre une telle violation de la
parole donnée, qui eût été une tache pour la nation entière. Rappelant
les calamités qui avaient suivi l'exécution de Jean Hus, ils
déclarèrent qu'ils n'osaient pas attirer sur l'Allemagne et sur son
jeune empereur de semblables catastrophes.
Charles Quint lui-même répondit à cette proposition : « Si la bonne
foi et la loyauté étaient bannies de tout l'univers, elles devraient
trouver un refuge dans le coeur des princes. » Alors, les ennemis les
plus acharnés du réformateur pressèrent le monarque d'agir avec lui
comme l'avait fait Sigismond avec Jean Hus : le livrer aux compassions
de l'Église. Charles, se rappelant Hus montrant ses chaînes au milieu
du concile et accusant publiquement l'empereur d'avoir trahi la foi
jurée, répliqua : « Je ne tiens nullement à rougir en public comme
Sigismond. »
Charles Quint n'en avait pas moins délibérément rejeté les vérités
dont Luther était le champion. « Je suis fermement résolu à suivre
l'exemple de mes ancêtres », disait le monarque. Il avait décidé de ne
pas quitter les sentiers de la coutume pour suivre les voies de la
vérité et de la justice. Comme ses pères, il voulait soutenir la
papauté, sa cruauté et ses abus. Ayant pris cette position, il refusa
d'accepter des lumières que ses pères n'avaient pas reçues, ou de se
soumettre à des devoirs qu'ils n'avaient point connus.
Nombreux sont encore, de nos jours, ceux qui s'attachent aux coutumes
et aux traditions de leurs pères. Quand le Seigneur leur envoie de
nouvelles lumières, ils les refusent parce que leurs pères n'en ont
pas joui, oubliant qu'ils ne vivent plus au temps de leurs pères, et
que leurs devoirs et leurs responsabilités ne sont pas les mêmes. Ce
ne sont pas nos pères, mais les oracles de Dieu, qui doivent
déterminer notre devoir. Notre responsabilité est plus grande que
celle de nos ancêtres, car nous devrons rendre compte à la fois de la
lumière qui a brillé sur leur sentier et de celle que la Parole de
Dieu fait jaillir sur le nôtre.
Parlant des Juifs incrédules, Jésus disait : « Si je n'étais pas venu
et que je ne leur eusse point parlé, ils n'auraient pas de péché; mais
maintenant ils n'ont aucune excuse de leur péché. »
(
Jean 15.22)
Ces mêmes paroles étaient adressées par Luther à l'empereur et aux
princes d'Allemagne. Pendant qu'elles retentissaient, l'Esprit de Dieu
plaidait pour la dernière fois avec plusieurs membres de l'assemblée.
Comme Pilate qui, plusieurs siècles auparavant, avait permis à
l'orgueil et à l'ambition de fermer son coeur aux paroles du
Rédempteur du monde; comme Félix qui, tremblant de peur, avait répondu
au messager de la vérité : « Pour le moment retire-toi; quand j'en
trouverai l'occasion, je te rappellerai »; comme l'orgueilleux
Agrippa, qui avait dit : « Tu vas bientôt me persuader de devenir
chrétien »
(
Actes 24.25;
26.28)
, et s'était détourné pourtant du
message céleste -- de même Charles Quint rejeta la lumière de la vérité
pour suivre les conseils de la politique et du respect humain.
La rumeur de ce qui se tramait contre Luther se répandait au-dehors et
mettait la ville en effervescence. Le réformateur s'était fait nombre
d'amis qui connaissaient la cruauté de Rome envers ceux qui osaient
dévoiler ses abus. Des centaines de nobles s'engageaient à le
protéger. Plusieurs dénonçaient ouvertement le message royal comme une
couardise devant le clergé. Sur les portes des maisons et dans les
lieux publics, s'affichaient des écriteaux pour et contre Luther. L'un
portait simplement ces paroles du Sage : « Malheur à toi, pays, dont
le roi est un enfant. » L'enthousiasme populaire soulevé dans toutes
les parties de l'Allemagne en faveur de Luther convainquit l'empereur
et la diète que toute injustice faite à ce moine courageux menacerait
non seulement la paix, mais aussi la sécurité du trône.
Frédéric de Saxe observait une sage réserve. Dissimulant avec soin ses
vrais sentiments à l'égard du réformateur, il veillait sur lui avec
une infatigable vigilance, surveillant tous ses mouvements, aussi bien
que ceux de ses ennemis. Mais de nombreux personnages ne cachaient pas
leur sympathie pour Luther. Princes, comtes, barons et autres gens de
distinction, tant laïques qu'ecclésiastiques, lui rendaient visite.
Spalatin écrivait que la petite chambre du réformateur ne pouvait
contenir tous ceux qui désiraient le voir. On le considérait comme un
être surhumain. Ceux mêmes qui ne croyaient pas à sa doctrine ne
pouvaient s'empêcher d'admirer la noble droiture qui lui faisait
braver la mort plutôt que de violer sa conscience.
De sérieux efforts furent tentés en vue d'amener Luther à entrer en
compromis avec Rome. Nobles et princes lui firent remarquer que s'il
persistait à mettre son opinion au-dessus de celle de l'Église et des
conciles, il ne tarderait pas à être banni de l'empire et laissé sans
défense. À quoi Luther répondit : « L'Évangile du Christ ne peut être
prêché sans scandale. Comment donc cette crainte ou cette appréhension
du danger me détacherait-elle du Seigneur et de cette Parole divine
qui est l'unique vérité? Non, plutôt donner mon corps, mon sang et ma
vie! »
On l'engagea derechef à se soumettre au jugement de l'empereur,
faisant valoir que, s'il l'acceptait, il n'aurait rien à craindre. «
Je consens de grand coeur, dit-il, que l'empereur, les princes, et le
plus chétif des chrétiens examinent et jugent mes écrits, mais à une
condition, c'est qu'ils prennent la Parole de Dieu pour règle. Les
hommes n'ont pas autre chose à faire qu'à lui obéir. Ma conscience est
sa prisonnière, et je dois lui être soumis. »
À un autre appel, il répondait : « Je consens à renoncer au
sauf-conduit. Je remets entre les mains de l'empereur ma personne et
ma vie, mais la Parole de Dieu,...jamais! » Il voulait bien se
soumettre à la décision d'un concile général, mais à la condition que
ce concile jugeât selon la Parole de Dieu. « Pour ce qui touche à la
Parole de Dieu et à la foi, ajoutait-il, tout chrétien est aussi bon
juge que le pape, ce dernier fût-il même appuyé par un million de
conciles. » (Luther, Œuvres complètes, (éd. de Halle), vol. II, p.
107.) Amis et ennemis finirent par se convaincre de l'inutilité de
tout nouvel effort de réconciliation.
Si le réformateur avait fléchi sur un seul point, Satan et ses armées
eussent remporté la victoire. Mais son inébranlable fermeté fut le
gage de l'émancipation de l'Église et l'aube d'une ère nouvelle.
L'influence de cet homme qui osait, en matière de religion, penser et
agir pour lui-même, allait se faire sentir sur les Églises et sur le
monde, non seulement de son vivant, mais jusqu'à la fin des temps. Sa
fermeté et sa fidélité à l'Écriture devaient fortifier tous ceux qui
seraient appelés à traverser des circonstances analogues. La puissance
et la majesté de Dieu avaient été exaltées au-dessus des conseils de
l'homme et du pouvoir de Satan.
L'empereur ordonna bientôt à Luther de rentrer chez lui. Le
réformateur savait que sa condamnation suivrait de près cette
injonction. En dépit des sombres nuages qui planaient sur son sentier,
il quitta Worms, le coeur débordant de joie et de louanges. « Le
diable lui-même, disait-il, gardait la citadelle du pape; mais le
Christ y a fait une large Brèche; et Satan a dû confesser que le
Seigneur est plus puissant que lui. »
Après son départ, afin que sa fermeté ne fût pas prise pour un fol
entêtement, Luther écrivit à l'empereur : « Dieu, qui est le
scrutateur des coeurs, m'est témoin que je suis prêt à obéir avec
empressement à votre Majesté, soit dans la gloire, soit dans
l'opprobre, soit par la vie, soit par la mort, et en n'exceptant
absolument rien que la Parole de Dieu par laquelle l'homme a la vie.
Dans les affaires de la vie présente, ma fidélité vous est assurée;
car ici perdre ou gagner sont choses indifférentes au salut. Mais
quand il s'agit des biens éternels, Dieu ne veut pas que l'homme se
soumette à l'homme. La soumission, dans le monde spirituel, est un
véritable culte qui ne doit être rendu qu'au Créateur. »
Sur le chemin du retour, Luther fut accueilli de façon plus flatteuse
encore qu'à son arrivée à Worms. Des princes de l'Église recevaient le
moine excommunié; des magistrats honoraient l'homme dénoncé par
l'empereur. On le pressa de prêcher, et, en dépit de la défense
impériale, il monta de nouveau en chaire. « Je ne me suis jamais
engagé, dit-il, et je ne m'engagerai jamais à enchaîner la Parole de
Dieu. » (Correspondance de Luther (éd. de Ender), vol. III, p. 154,
lettre du 14 mai 1521.)
Peu de temps après son départ de Worms, les dignitaires de l'Église
obtinrent contre lui un édit de l'empereur. Cet édit traitait Luther
de « Satan en personne sous forme humaine et revêtu d'un habit de
moine ». Dès que le sauf-conduit serait périmé, des mesures devaient
être prises en vue d'enrayer son oeuvre. Défense était faite à toute
personne de lui offrir l'hospitalité, de lui donner à manger ou à
boire, de lui prêter assistance en public ou en privé. Où qu'il se
trouvât, il fallait se saisir de lui et le livrer entre les mains des
autorités, arrêter ses partisans et confisquer leurs biens; de plus,
les écrits luthériens devaient être détruits; enfin, quiconque ne se
conformerait pas à ce décret était inclus dans sa condamnation.
L'électeur de Saxe et tous les princes, qui étaient les plus courageux
amis du réformateur, ayant quitté Worms peu après le départ de ce
dernier, le décret fut sanctionné par la diète. Les romanistes
exultaient; ils croyaient le sort de la Réforme définitivement
scellé.
Mais Dieu avait préparé une voie de salut à son serviteur en vue de
cette heure de péril. Un oeil vigilant avait suivi les mouvements de
Luther, et un coeur noble et généreux avait résolu de le sauver. Il
était évident que ce qu'il fallait à Rome, ce n'était rien de moins
que sa vie. Le seul moyen de l'arracher à la gueule du lion était de
le cacher; ce moyen, Dieu l'inspira à Frédéric de Saxe. Avec le
concours d'amis sûrs, son plan fut exécuté, et le réformateur disparut
pour ses amis comme pour ses ennemis. Pendant qu'il s'acheminait dans
la direction de Wittenberg, il se vit soudain arrêté, arraché à son
escorte, et conduit, après une fougueuse chevauchée à travers la
forêt, dans le château de la Wartbourg, forteresse isolée dressée au
sommet d'une colline. La capture et la retraite de Luther furent
enveloppées d'un tel mystère que Frédéric lui-même n'en connut le lieu
que longtemps après. Cette ignorance avait un objet. Tant que
l'électeur ne connaissait pas la cachette de Luther, il ne pouvait pas
la révéler. Il savait le réformateur en sûreté, et cela lui
suffisait.
Le printemps, l'été et l'automne passèrent; l'hiver arriva, et Luther
était toujours prisonnier. Aléandre et les siens exultaient, assurés
que la lumière était sur le point de s'éteindre. Cependant, le
réformateur alimentait sa lampe aux sources de la vérité et se
préparait à la faire briller d'un plus vif éclat.
Dans la sécurité amicale de la Wartbourg, Luther fut d'abord heureux
de se trouver hors de la confusion de la bataille. Mais il ne put
supporter longtemps le calme et la détente. Accoutumé à une vie
d'activité et aux rudes combats, il supportait peu l'inaction. Pendant
ces jours de solitude, la condition de l'Église le préoccupait, et,
dans son angoisse, il s'écriait : « Hélas! il n'est personne, dans ce
dernier jour de la colère de Dieu, qui se tienne comme un mur devant
le Seigneur pour sauver Israël. » Puis, pensant à lui-même, il
craignait d'être accusé de lâcheté pour s'être retiré de la mêlée, et
il se reprochait ses aises et son indolence. Et pourtant, il
accomplissait chaque jour une somme de travail extraordinaire. Sa
plume ne restait pas inactive, et ses ennemis, qui se flattaient de
l'avoir réduit au silence, ne tardèrent pas à être étonnés et
confondus des preuves de son activité. Une quantité de tracts écrits
par le solitaire se répandaient dans toute l'Allemagne. Il rendit
aussi à ses concitoyens un service inappréciable en traduisant le
Nouveau Testament dans la langue du peuple. Du haut de son rocher de
Patmos, il continua, pendant près d'une année, de proclamer l'Évangile
et de dénoncer les erreurs de son temps.
Si Dieu avait retiré son serviteur de la vie publique, ce n'était pas
seulement pour l'arracher à la fureur de ses adversaires et lui
assurer un temps de tranquillité pour ses importants travaux; c'était
en vue de résultats plus précieux encore. Dans la solitude et
l'obscurité de cette retraite, éloigné des appuis humains et des
louanges du monde, Luther fut mis à l'abri de la suffisance et de
l'orgueil qui accompagnent souvent le succès. Cette souffrance et
cette humiliation le préparaient à fouler d'un pas plus sûr les
hauteurs vertigineuses où, si soudainement, il avait été
transporté.
Tout en se réjouissant de la liberté que la vérité leur apporte, les
hommes courent le danger d'exalter les serviteurs employés par Dieu
pour rompre les chaînes de l'erreur et de la superstition. Satan
s'efforce de détacher les hommes du Créateur pour diriger leurs
pensées et leurs affections sur la créature. En les poussant à honorer
l'instrument, il leur fait oublier la main qui les dirige, et alors,
trop souvent, les conducteurs religieux, ainsi flattés et honorés,
oublient leur dépendance de Dieu, et en viennent à se confier en
eux-mêmes. Ils cherchent à dominer les esprits et les consciences de
gens sans cesse enclins à leur demander conseil plutôt qu'à la Parole
de Dieu. L'oeuvre de réformation est souvent enrayée par ce fâcheux
travers. Dieu voulait en préserver la Réforme, afin que ce mouvement
portât non le sceau de l'homme, mais le sien. Les yeux du monde
s'étaient tournés vers Luther; il disparut afin d'obliger les regards
à se reporter de l'interprète de la vérité sur l'éternel Auteur de
celle-ci!